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  EN COURS DE CHARGEMENT

Jeu de
massacre ?

Engagements extrêmes, chocs plus nombreux, blessures très lourdes : en devenant toujours plus « violent », le rugby n'est-il pas en train de détruire son essence, son image, et ses joueurs ?

Par
et

" Je plains les jeunes qui arrivent maintenant. » Tout est parti de cette confession d’un joueur aguerri du Top 14, international français, voilà presque deux ans. C’était au milieu d’un déjeuner, il venait d’évoquer son dos qui couinait et l’obligeait à un renforcement musculaire quotidien. Il ne se plaignait pas, il savait que c’était le tarif pour un avant qui avait tiré sur sa longue carcasse avec assez d’appétit et de vigueur pour être appelé à plusieurs reprises en bleu.

Puis la discussion dériva sur le rugby moderne, les blessures, et un bout de son armure de combattant se fendilla. « Ça tape de plus en plus fort », souffla-t-il, avec un mélange de froideur dans la voix et d’inquiétude sur le visage. « Ça tape » ? Une expression que les joueurs de rugby utilisent pour parler des chocs qu’ils encaissent sur le terrain. Ils disent aussi que « ça pique », et trouvent même, désormais, que « ça frappe. »

La trentaine passée, l’ancien Bleu avait connu le rugby d’avant, quand les gabarits étaient « normaux ». Il vivait, de l’intérieur, l’évolution. Les corps « modelés » pour devenir plus lourds et plus rapides, les contacts devenus des secousses, les deux jours de douleurs après les matchs, les blessures parfois. Ça le rendait soucieux. Pas tellement pour lui, dont la fin de carrière approchait, mais pour la génération qui arrivait, poussait des barres de musculation depuis l’adolescence et ne connaîtrait que ce rugby vitaminé. « Je ne pense pas qu’ils dureront autant que nous », avait-il conclu.

Deux ans ont passé. Les confessions de l’ancien Bleu rejaillissent à chaque match. On s’extasie des talents réunis et de la dimension prise par le rugby, mais on s’effraie plus encore de la violence de certains impacts, on serre les dents quand un joueur se retrouve coincé dans une mauvaise position, on s’interroge aussi sur l’avenir des joueurs et de ce sport. Le spectre du dopage plane toujours, insidieux, évoqué par certains. Et si le rugby, passé professionnel en 1995, était devenu trop dangereux ? La préparation poussée que les joueurs suivent les protège-t-elle ou les pousse-t-elle au-delà de leurs propres limites ? Quelles seront les conséquences pour leur santé de tous ces chocs à la tête, petits ou majeurs, qu’ils subissent ? À quoi pourra bien ressembler ce jeu demain, alors que les gabarits sont toujours plus massifs et que les espaces manquent déjà ?

Ces préoccupations sont aujourd’hui largement partagées. Si des personnes, comme l’ancien arrière écossais Chris Paterson, trouvent la discipline « plus intense, mais pas plus dangereuse », le petit monde du rugby parle de plus en plus de commotions cérébrales, blessures lourdes, infirmerie bondée, prévention et sécurité. Des joueurs encore loin de la limite d’âge ont dû se retirer à cause de pépins physiques pour lesquels les médecins ne pouvaient rien. Et certains épisodes récents ont rappelé que le pire n’était jamais loin, y compris pour des joueurs de très haut niveau parfaitement préparés.

Owen Williams, trois-quart centre international gallois de 22 ans, est paralysé depuis un plaquage qui, malgré son poids et sa musculature, l’a projeté au sol comme un pantin, tête la première, en juin.

Owen Williams sur son lit d'hôpital

« Je suis chanceux de pouvoir arrêter ma carrière en marchant »
PAT McCABE

Le Wallaby Pat McCabe a échappé de peu à ce sort, victime d’une troisième fracture d’une vertèbre cervicale en deux ans, le 22 août, lors d’un Nouvelle-Zélande - Australie. « Je suis chanceux de pouvoir arrêter ma carrière en marchant », s’est-il simplement réjoui.

« Un jour il y aura un mort », est une phrase qui revient parfois dans des discussions. Il y en a déjà eu chez les amateurs, pas encore au plus haut niveau. Cela a néanmoins failli arriver, en 2010, lors d’une rencontre entre l’Écosse et le pays de Galles. Plaqué par-derrière, l’ailier écossais Thom Evans a heurté de sa tête la hanche d’un Gallois qui venait face à lui. Une action anodine, mais que les plaquages effectués par deux défenseurs, la vitesse et l’extrême engagement des joueurs ont rendu périlleuse. Allongé au sol, ne sentant plus ni ses bras ni ses jambes, Evans n’a heureusement pas eu le moindre mouvement avec sa tête. « Le docteur m’a dit que si j’avais bougé d’un millimètre, mon cou aurait rompu et je serais mort », raconta-t-il plus tard. Opéré des vertèbres cervicales, il n’a plus jamais remis les pieds sur un terrain. Mais marche normalement.

Quand l’ancien Bleu s’est confié, c’était la première fois qu’on entendait un joueur de haut niveau évoquer ainsi l’évolution du rugby et ses craintes. Certaines demandes d'interview ont essuyé des refus. Le sujet n’est pas complètement tabou mais, en privé, les acteurs de ce sport préfèrent le plus souvent en parler avec légèreté, se raconter des histoires de gros plaquages ou de petits K.-O. en riant.

Quelques témoignages alarmistes commencent néanmoins à surgir. Comme celui de Jamie Roberts, trois-quarts centre international gallois du Racing-Métro et médecin : « Ça va être intéressant durant les dix prochaines années de voir comment le rugby va se développer, si les carrières finiront en moyenne sous les 30 ans. Aujourd’hui, beaucoup s’arrêtent autour de 32-33, mais ça va baisser. Ça devient un jeu de jeunes hommes. »

En avril 2013, Julien Bonnaire, troisième-ligne de l’ASM Clermont aux 75 sélections en équipe de France, s’était livré sans retenue dans les colonnes de L’Équipe au sujet de ce jeu qu’il jugeait « plus violent » qu’à ses débuts, à la fin des années 90.

Il racontait des choses hallucinantes pour le commun des mortels, qui donnent une idée de la dureté des chocs, ainsi que de l’acceptation de cette violence et de la douleur par les joueurs. « Parfois, en plaquant tu prends un bon coup de jus à l’épaule. Il suffit d’un bon choc juste sur le nerf et ça t’irradie un peu dans le bras. Là, t’es obligé de secouer un peu l’épaule pour que ça passe. »

C’est à peu près ce qui était arrivé à son pote Lionel Nallet lors d’un match du Tournoi des Six Nations 2007, en Irlande. Ne sentant plus son bras après un coup, le deuxième-ligne était resté au sol, mais le match était serré, l’action continuait, alors il s’était relevé, son bras ballant, pour tenter de s’opposer à l’offensive irlandaise. Édifiant. Bonnaire expliquait cette histoire de coup de jus en riant. « Bah, ouais, ça fait partie du truc. (…) T’en as aussi qui perdent de la force dans l’épaule, quand ça tape sur un tendon. Après, à la musculation, ils ne peuvent plus mettre le même poids des deux côtés de la barre pendant quelque temps. C’est rien de grave en soi. » Rien de normal, non plus. Dans une demi-boutade, Bonnaire avait glissé : « Je serai content d’arrêter dans deux ans. » À 36 piges, il joue encore.

Courant octobre, on est allés voir Imanol Harinordoquy à Toulouse, son nouveau pied-à-terre après une longue carrière passée entre Pau et Biarritz. Lui aussi, depuis 2000, a vu le rugby évoluer. Son ressenti est éloquent. « Il y a quand même beaucoup plus de grosses blessures que par le passé. Pour moi, c’est quelque chose de normal. On joue au rugby, quoi ! Avant, quand un mec se pétait le genou, tout le monde en parlait, c’était quelque chose de grave. Aujourd’hui, le mec qui s’est fait le croisé, tu te dis : ouais, bon, il s’est fait le croisé. On n’en voit pas tous les week-ends, mais presque. Un mec qui s’éteignait sur un plaquage, ça arrivait, mais que de temps en temps. Là, ça arrive un peu plus souvent. Il y a vraiment eu une évolution au niveau des chocs. On entend des trucs assez violents sur les terrains. Ça fait plus de bruit. Aujourd’hui, tu sais qu’il ne faut pas trop se relâcher quand tu vas péter, ou même après une passe, parce que tu les sens passer, les cartouches. Tu donnes un peu ton corps à la science. Je vais faire un vilain vieux. Mais c’est un choix. Y en a qui ont mal partout sans savoir pourquoi. Moi, je me consolerai en me disant que je saurai. »

Le fils d’Imanol Harinordoquy, Juan, a voulu se mettre au rugby. Le troisième-ligne international ne l’en a pas dissuadé. Devant ce qu’est devenue la discipline, et craignant ce qu’elle pourrait être bientôt, d’autres passionnés s’interrogent. Ou assurent qu’ils refuseront que leur rejeton aille vers le ballon ovale. « Si mon fils me demandait, dans quelques années, un avis pour savoir s’il doit continuer ou non une carrière professionnelle dans ce sport, je lui répondrai non », avouait en 2006 Paul Ackford, deuxième-ligne légendaire du rugby anglais, aujourd’hui journaliste. Deux médecins de club ont discuté exactement du même sujet sous nos yeux récemment : « Tu laisserais ton fils aller jouer chez les pros toi ? – Ah ben, non ! »

Frédéric Michalak semble penser la même chose. Surdoué au gabarit « normal », icône du rugby en France, Michalak soigne actuellement une troisième blessure à l’épaule, énième pépin d’une carrière sinusoïdale. On l’a contacté pour connaître son ressenti sur l’évolution du rugby ; après trois messages, il a finalement décliné, arguant : « Nous sommes dans un sport de contacts, c’est difficile d’éviter une blessure. » Le 3 novembre dernier, dans Midol Mag, alors qu’on lui demandait si son fils Hugo, déjà un ballon à la main, était la relève des Michalak, il avait été plus prolixe : « Aujourd’hui, dans le rugby pro, les joueurs font tous plus du quintal. Il faut tout faire très vite. Les chocs sont terribles. Quels vieux serons-nous ? On le voit, les corps ne semblent plus pouvoir suivre. Les gens vont penser que je dis cela parce que je suis blessé, mais il doit y avoir une prise de conscience. Tous les week-ends des joueurs cassent pour six mois. Tout ça ne présage rien de bon pour ce rugby. (…) Alors, souhaiter que Hugo fasse carrière… »

Chapitre 1
Des corps
de gladiateurs

Imaginez un réparateur de tondeuses à gazon brusquement propulsé au CNES pour travailler sur des sondes spatiales. En forçant le trait, c’est à peu près l’expérience vécue par les joueurs de rugby des années 2000. Ils ont tellement transformé leurs corps, que la nature du jeu a changé et que des maux nouveaux sont apparus.

En France, la Coupe du monde 2007 et son sélectionneur Bernard Laporte ont amorcé un virage scientifique dans la préparation physique que les Anglo-Saxons avaient déjà franchi quelques années auparavant. « C’est à ce moment-là que l’on a commencé à regarder ce qui se faisait dans l’hémisphère Sud », se souvient Imanol Harinordoquy. C’est aussi à cette période qu’apparaissent dans le Top 14 des joueurs étrangers, nourris de cette culture du physique, comme les Sud-Africains et les Australiens, ou dotés d’aptitudes naturelles extraordinaires à l’image de ceux que l’on a coutume d’appeler les îliens (Fidjiens, Tonguiens, Samoans).

« Ils n’étaient pas comme nous. Il a fallu s’adapter », se souvient Julien Peyrelongue, ex-ouvreur international du Biarritz Olympique et triple champion de France (2002, 2005, 2006). « Ils travaillaient déjà sur de la préparation individuelle, sur le fait de pouvoir répéter des temps de jeu à haute intensité, retrace Imanol Harinordoquy. Ces joueurs développaient des qualités qui n’étaient pas forcément naturelles ou, en tout cas, si elles étaient naturelles, ils les optimisaient au maximum. On s’est donc tournés vers cela nous aussi. »

Frédéric Michalak à l'entraînement

Les semaines de travail sont bouleversées. Le physique devient omniprésent, parfois contre le gré des managers, mais on passe des rébarbatifs tours de piste chronométrés à des « fitness games » sur pelouse, qui reproduisent artificiellement les efforts du match à haute intensité, sans les chocs : « À mes débuts, à la Section Paloise, on tournait autour du terrain. Parfois, il y avait un chrono et il fallait faire 200 m en un certain temps, chacun dans la limite de ses moyens. Tu courais quoi… », se souvient Harinordoquy…

Et puis, dernièrement, je me suis retrouvé sur un terrain de rugby avec des poids, des haltères, des pneus de tracteur de 250 kilos, des sacs de plaquage de 40 kilos et il fallait enchaîner des exercices avec des sprints, passer au sol, se relever, pousser le pneu sur 100 mètres, se relever, plaquer 15 fois d’affilée, se relever. Des trucs horribles où, à la fin, tu ne sais même plus où tu habites ! »

Thibault Giroud fut le tortionnaire d’Imanol à Biarritz de 2009 à 2014. Passé par le football américain, le rugby à XIII et à XV au Royaume-Uni, il s’est fait une spécialité du travail de vitesse, force et agilité : « Quand on prend en charge des joueurs de ce niveau, on n’a plus besoin de repasser par la base. Parce qu’aujourd’hui, dans le rugby, l’objectif est de travailler de la manière la plus spécifique possible par rapport aux qualités athlétiques du joueur et des particularités de son poste : sauter, plaquer, se relever, sprinter, repousser l’acide lactique, sauf qu’on ne demande pas la même chose à la même fréquence à un pilier, un troisième-ligne ou un ailier. »

L’idée générale est simple cependant. Les règles en vigueur vont vers un jeu toujours plus spectaculaire avec un minimum de temps morts, fait de courses longues et électriques, de passes nombreuses et d’un affrontement où les collisions frontales sont de plus en plus violentes. Devant ce constat, les managers réclament des joueurs forts et rapides, puissants donc. « Il y a encore peu de temps, on faisait travailler les piliers ensemble et les trois-quarts entre eux. De nos jours, on définit des profils types et un ailier peut se retrouver à travailler sur des ateliers avec un pilier gauche, décrit Giroud. Mais l’idée est d’avoir des mecs lourds et rapides pour gagner leurs duels. Sachant qu’à l’heure actuelle on recherche le meilleur compromis puissance-endurance, parce que dans les matches de très haut niveau la décision se fait souvent dans les vingt dernières minutes. Il faut donc être capable de générer la même énergie de la 1re à la 80e minute. » La preuve par les All Blacks, notamment cet automne. Face aux Anglais ou aux Gallois, les champions du monde en titre ont surpris par leur faculté à tuer les matches en fin de rencontre en profitant de la baisse de régime d’adversaires pourtant bien préparés.

Les clubs n’ayant pas les moyens financiers de constituer des staffs de préparateurs physiques suffisamment importants pour répondre aux exigences du rugby moderne, de très nombreux joueurs se tournent vers des préparateurs physiques personnels afin de progresser et d’adapter le travail à leur profilaxie (prévention de la blessure en fonction du bilan fonctionnel de l'athlète). À Toulouse, Benoît Hennart, ancien préparateur physique du Toulouse Football Club a créé Sport Pro Santé. Une structure sportive qui prend les joueurs en individuel ou envoie certains de ses coaches au sein des clubs.

Plusieurs internationaux castrais et toulousains viennent, entre autres, dans ce petit complexe sportif high-tech pour un profilage spécifique appelé le « Functionnal Movement Screen ». Une technique importée des États-Unis, fréquente dans les franchises de la NFL, qui vise à prévenir les blessures en ciblant les points faibles physiologiques. « On ne fait plus de culturisme de nos jours. Les gars veulent devenir plus forts, plus rapides et plus agiles, explique Hennart, l’œil rivé sur le travail de gainage en cours de Rémi Lamerat, trois-quarts centre international du CO. On ne distingue pas prévention et culturisme. On veille à identifier les lacunes et à mettre en place des exercices correctifs, avant de s’intéresser aux qualités athlétiques des joueurs. » Qui sont de toute façon entretenues au sein des clubs. « Rémi (Lamerat), par exemple, avait une amnésie du fessier, explique Hennart. C’est en faisant le diagnostic de cette absence de connexion entre le cerveau et les muscles fessiers que l’on a pu aussi régler un problème qu'il avait au genou. Une fois la cartographie personnelle établie, que l’on sait où l’on en est au niveau fonctionnel, puis athlétique, on peut développer. »

Des outils techniques sont venus compléter l’arsenal des nouveaux gladiateurs. Les compléments alimentaires apportent les vitamines, oligo-éléments et protéines qu’une alimentation normale ne suffirait pas à offrir aux organismes. Ils permettent notamment une meilleure récupération.

Les GPS, cachés sous l’armure en match et à l’entraînement, calculent la vitesse, les kilomètres parcourus, mais mesurent aussi la fatigue. Calibrée, scientifique, cette évolution athlétique 2.0 a sculpté les corps et amélioré les performances individuelles de façon significative. La comparaison entre les champions du monde néo-zélandais de 1987 et ceux de 2011 est stupéfiante. Elle permet de jauger l’impact du professionnalisme et de la recherche scientifique dans l’athlétisation.

Les joueurs de rugby ont gagné en moyenne 1 centimètre tous les douze ans et 13 kg en vingt-quatre ans. C’est dans la ligne de trois-quarts que le bouleversement est le plus flagrant avec 7 centimètres et 20,5 kg de plus en 2011 qu’en 1987. Un exemple symbolique vient illustrer ces données : celui de Ma’a Nonu. Le centre all black affiche 108 kg sur la balance, soit un poids supérieur à celui de tous les avants néo-zélandais champions du monde en 1987. « Ça ne pique plus, ça frappe », assène Julien Peyrelongue. L’ex-demi d’ouverture du BO a débuté à l’âge de 19 ans, en Première Division. C’était en 2000. « Je faisais 82 kg pour 1,88 m. Aujourd’hui, j’en fais 91. Mais c’est une transformation normale. La grosse évolution tient plus à la vitesse par rapport au gabarit, ce qu’on a appelé l’explosivité. » S’il existe encore des morphotypes en fonction des postes, les silhouettes ont tendance à s’uniformiser : muscles ronds renforçant une carcasse épaisse, un peu comme dans le jeu à XIII, les trois-quarts se rapprochent de plus en plus des troisième-ligne, voire des talonneurs.

« Ça ne pique plus, ça frappe »
JULIEN PEYRELONGUE

Cette mutation physiologique a fait voler en éclats les codes du jeu. « Aujourd’hui, on calcule le temps qu’un joueur passe au sol, par exemple s’il y reste plus ou moins de trois secondes avant de se relever », témoigne Julien Pierre, finaliste de la dernière Coupe du monde. Une finale à 37,35 minutes de temps de jeu effectif, contre 21,12 huit ans plus tôt. « Et encore ça n’est pas énorme. C’est même devenu fréquent en Top 14 », ajoute le géant de Clermont. La barre des quarante minutes est régulièrement franchie le week-end. Les sélectionneurs, comme Philippe Saint-André, tablent même sur une nouvelle augmentation sur les dix prochaines années, pour approcher l’heure de jeu comme dans le XIII australien.

Cet allongement de durée serait encore favorisé par des progrès en termes d’entraînements, mais aussi par une évolution des règles qui appellent sans cesse à plus de spectacle et moins de temps morts. Une trentaine de touches par match de nos jours, contre une grosse quarantaine, il y a vingt ans. Et une petite dizaine de mêlées, grand maximum, dans des rencontres que l’on juge empiriquement de qualité de nos jours, contre une cinquantaine il y a deux décennies...

En revanche, le nombre de passes, mais surtout de plaquages (+ 200) et de rucks (+ 130), c’est-à-dire les affrontements sur phase mobile et à pleine vitesse, ont explosé. « Après la Coupe du monde 2007 et la victoire des Springboks, on était tombés dans du rugby à XIII avec des défenses hermétiques. Quand on en a eu marre de taper dans des murs, les organisations ont changé », décrypte Peyrelongue.

Les joueurs continuent à s’affronter, mais ils quêtent les espaces, les intervalles, cherchent à faire vivre le ballon après la collision, où à l’extraire des points de rencontre au sol (mêlées ouvertes) en déblayant le plus vite et le plus fort possible. La multiplication de ces chocs (plaquages, déblayages, rucks) a fatalement eu des conséquences préoccupantes sur la santé des joueurs. Les préparateurs physiques s’alarment. « On nous met la pression pour que les joueurs soient performants tous les week-ends, mais si on veut continuer de progresser, il va falloir alléger les saisons », professe Thibault Giroud.

En NFL, le cousin américain du rugby, les joueurs disputent 20 matches par saison, au maximum, s’ils vont jusqu’au Super Bowl, et le reste de l’année sert à se régénérer et se préparer. Sans tomber dans cet extrême, il faudra se pencher sérieusement sur l’intersaison selon Benoît Hennart : « Six semaines seulement, vacances comprises, c’est inconcevable ! En dessous de huit semaines, sans compter les vacances, avec deux gros blocs de travail, on ne peut pas espérer développer les qualités et prévenir la blessure en travaillant les points faibles. Le paradoxe, c’est qu’un joueur se prépare finalement mieux quand il relève de blessure… »

Chapitre 2
Le poids
des maux

Peu de joueurs de rugby ont été marqués dans leur chair comme Jonny Wilkinson. Épaule, cou, dos, côte, tout cela est passé à la moulinette chez l’Anglais, dans un terrible enchaînement. Après avoir porté l’Angleterre jusqu’au titre mondial, en 2003, « Wilko » croulait tellement sous les pépins physiques que le voir remettre les pieds sur un terrain paraissait une utopie. D’un coup, aussi soudainement qu’il l’avait saisi, le mauvais sort l’a laissé tranquille, et, l’été dernier, Wilkinson a fini ses dix-sept années de carrière en triomphateur, belle gueule intacte, une Coupe d’Europe et un bouclier de Brennus sous le bras.

Voilà quelques semaines, au souvenir des percussions auxquelles il ne sera plus soumis, il avouait : « Maintenant que je suis à la retraite, je suis juste heureux de pouvoir vivre tranquillement, aller à la salle de musculation, faire du vélo, courir. » Ce soulagement sur son état physique n’était pas, en creux, un cri d’alarme. Le paradoxe est que le joueur le mieux placé pour dire que le rugby serait devenu une discipline qui massacre les corps n’en est pas du tout convaincu. « Je ne crois pas, a-t-il avoué, qu’il y ait beaucoup plus de blessures depuis le véritable avènement du professionnalisme à la fin des années 1990. »

Ce discours n’est pas isolé. Le rugby moderne fait rompre muscles et tendons, casse os ou ligaments, envoie des blessés en retraite prématurée. Pour certains, il n’y a là rien de neuf dans une discipline basée sur le combat qui n’a de toute façon jamais épargné ses pratiquants. Des exemples ? Max Brito est paralysé depuis la Coupe du monde 1995. L’illustre Benoît Dauga a failli rester tétraplégique après un accident de jeu en 1975. La même année, Georges Magendie, jeune talonneur du Racing, ne s’est jamais relevé d’une mêlée. L’ancien international Jean-François Marchal souffre le martyre depuis un coup de tête reçu dans le bas du dos au début des années 1980. Et on en passe...

Croisé un soir dans un hôtel de Toulon, Marc Lièvremont montre son genou, qui l’a obligé à arrêter sa carrière en 2002 et lui cause toujours des soucis. Les restes d’une vieille blessure mal soignée, datant de son début de sa carrière, au temps de l’amateurisme. « Aujourd’hui, le jeu va plus vite, mais les mecs sont mieux préparés, mieux suivis, dit l’ancien sélectionneur de l’équipe de France. On dit que les joueurs actuels vont faire de vilains vieux, mais on disait déjà ça il y a vingt, trente, quarante ans. C’est empirique, je ne veux pas donner l’impression de minimiser, mais je ne suis pas choqué par ce que je vois sur les terrains aujourd’hui. » Brett Gosper, directeur général de World Rugby (ex IRB, la Fédération internationale) et ancien joueur, abonde : « Il y a beaucoup de bruit autour de l’augmentation des blessures, mais ce n’est pas du tout fondé en fait. On ne peut pas trouver de statistiques qui appuient cette logique d’augmentation. La préparation physique et la technique des joueurs les protègent. »

« Le corps humain n’est pas fait pour encaisser ces impacts »
JOHN FAIRCLOUGH, CHIRURGIEN

Qui croire, des passionnés alarmistes ou de ceux qui trouvent leur sport relativement sûr ? En Angleterre, où le débat sur la plus grande dangerosité du rugby est omniprésent, même les médecins ont des avis divergents. En novembre 2013, à la suite d’un week-end de matches internationaux qui avaient provoqué l’ablation d’un rein chez l’Italien Luca Morisi ( !), après un plaquage virulent, et l’hospitalisation de l’Anglais Dylan Hartley, touché à un poumon après un choc, John Fairclough, chirurgien spécialisé dans le sport, tape du poing sur la table. « C’était un sport pour toutes sortes de gabarits, c’est devenu un sport pour monstres. (…) Il est inévitable que le nombre de blessures continue à grimper. Le corps humain n’est pas fait pour encaisser ces impacts. » Un an plus tôt, le médecin de la Fédération anglaise (RFU), Simon Kemp, avait délivré un message quasi inverse. « Malgré la perception que les joueurs sont plus costauds, plus rapides et plus forts, il n’y a aucune preuve évidente que le taux de blessures s’est développé dans le rugby professionnel depuis 2002. »

À qui se fier ? Se plonger dans les études épidémiologiques menées autour du rugby aide à comprendre. La plus parlante, publiée par le British Journal of Medicine, date de 2000. Effectuée auprès de clubs amateurs et pros écossais en 1993 et 1998, c’est-à-dire respectivement deux ans avant et trois ans après le début du professionnalisme, elle a constitué un choc : entre ces deux années, le nombre de blessures avait quasiment doublé.

Les enquêtes menées lors des Coupes du monde ont dressé le même constat d’explosion : lors des éditions 2003, 2007 et 2011, le taux d’incidence des blessures était environ trois fois plus important que lors de l’édition 1995. Indiscutablement, la fin de l’amateurisme a accru les risques de lésion dans le rugby.

Alors, pourquoi Simon Kemp, médecin de la Fédération anglaise, a-t-il un discours moins alarmiste ? Parce que les études sur lesquelles il s’appuie datent toutes d’après 2002, moment où le rugby avait déjà été percuté de plein fouet par le changement des gabarits. Ces études , effectuées saison après saison avec les clubs pro anglais, montrent effectivement une baisse du nombre de blessures (de 748 en 2002-2003, à 588 en 2012-2013).

Cependant, en regardant de plus près les différents rapports, on trouve des chiffres qui décrivent plus complètement les exigences et les risques du rugby moderne. Le taux d’incidence constaté de 1995 à 2012 est de 81 blessures pour 1 000 heures de pratique, ce qui place le rugby parmi les sports à risque. Dans les Championnats d’élite anglais et français, les commotions sont devenues les blessures les plus récurrentes en match. Des médecins français ont montré, qu’entre 2008 et 2013, un pro avait huit fois plus de chances qu’un amateur de subir une luxation d’épaule.

Outre-Manche, les joueurs sont touchés deux fois plus hors compétition qu’en 2002, alors que leur volume d’entraînement a baissé. En France, le nombre de sorties sur blessures en cours de match a crû de plus de 20 % entre les saisons 2012-2013 et 2013-2014, hausse qui serait en train de se confirmer cette saison. Lors de la Coupe du monde 2011, la phase de plaquage a été la plus dangereuse (44,4 % des blessures) et les trois-quarts ont été plus exposés aux lésions que les avants, notamment les centres et les ouvreurs, dont les épaules ont souffert en priorité. Réflexion de Didier Retière, directeur technique national de la Fédération française : « Désormais, tous les joueurs font des rucks ou des plaquages, et ça pose problème à certains qui n’aiment pas forcément ça ou ne s’y sentent pas le plus à l’aise. C’est comme si on découvrait que le rugby était un sport de combat. » Impossible néanmoins de ne pas lier les nombreuses blessures chez les centres et ouvreurs au fait qu’ils sont ceux soumis aux chocs à plus grande vitesse.

« Des traumatismes comparables à un accident de la voie publique »
UN MÉDECIN

Autre chiffre tiré des études épidémiologiques : dans le Championnat anglais, la durée d’indisponibilité moyenne pour une lésion est en hausse de 25 %, passée de 18 à 25 jours en dix ans. « Le nombre de blessures n’a pas beaucoup changé, mais les blessures ont évolué, pense James Robson, médecin de la Fédération écossaise qui compte vingt-cinq ans d’expérience. Quand j’ai commencé, les joueurs souffraient beaucoup de problèmes musculaires, de lésions aux tendons… Désormais, nous voyons des luxations de l’épaule, des ruptures des ligaments croisés. Cela résulte certainement du fait que les contacts sont de plus en plus violents. »

Hors micro, un autre médecin travaillant dans le rugby ajoute : « On est passés d’un sport de contact à un sport de collision. Les blessures résultent de traumatismes plus lourds, la vitesse et le poids des joueurs étant beaucoup importants. Aujourd’hui, chaque club aura en moyenne au moins une rupture de ligament croisé antérieur du genou et une luxation de l’épaule, sur un effectif de 40 joueurs. Alors qu’on avait des traumatismes normaux pour des sportifs avant, on trouve maintenant des traumatismes comparables à un accident de la voie publique. »

On mentionne aussi des ruptures de ligament croisé plus graves chez les pros que chez les amateurs, souvent accompagnées de lésions sur les ménisques ou le cartilage. Ou encore des fractures de l’avant-bras, de la jambe, de la cheville, plutôt réservées à la pratique de sport mécaniques (moto-cross, course sur piste). Si l’entraînement permet aux corps de bien résister, il ne les empêche pas de lourdement casser. Le rugby pro pousse les machines très loin. Trop ? Un médecin tempère : « Un travail a été fait par des Écossais sur la première génération de joueurs professionnels pour savoir si, dix ans après, le rugby avait eu une influence positive sur leur vie. En dépit de blessures multiples, avec des séquelles parfois, la majorité reconnaît que le rugby leur a apporté une reconnaissance sociale, un niveau de vie, une dimension unique dans leur vie. L’état de santé ne se résume pas à une radio ou une douleur articulaire. Le bien-être apporté par la pratique du rugby dépasse les séquelles articulaires. Pour les joueurs, être opéré fait partie de leur sport. La blessure est parfaitement acceptée d’un point de vue socio-culturel dans ce milieu. C’est un marqueur d’appartenance. »

Mais elle peut aussi être une rupture dans la vie des joueurs. En octobre, après la retraite anticipée du pilier anglais Robbie Morris (rachis cervical), le Daily Mail recensait 43 internationaux obligés de s’arrêter sur blessure au cours des quatre dernières années. Et, dans leur liste, ne figuraient pas le Gallois Owen Williams, paralysé depuis juin, l’Australien Pat McCabe, victime d’une troisième fracture d’une vertèbre cervicale en trois ans, l’Anglais Shontayne Hape, cerveau embrumé par les commotions, l’Irlandais Stephen Ferris, cheville en l’air, ou l’Italien Carlo Del Fava, cou trop fragilisé…

Selon le RPA, le nombre de joueurs du Championnat anglais dans le même cas a doublé entre les saisons 2010-2011 (13 arrêts sur blessure) et 2013-2014 (28). Pas à cause de lésions plus graves, mais à cause de lésions répétées.

« Je suis convaincu que ces chiffres sont bons, mais j’aimerais bien en voir les paramètres, pour savoir si on peut tirer comme conclusion que les joueurs sont plus blessés qu’ils ne l’ont été, dit Brett Gosper, de World Rugby. Nous, on ne pense pas. Simplement, les joueurs ont des vraies carrières maintenant, ce qui n’était pas le cas avant, où ils arrêtaient quand ils en avaient marre. Aujourd’hui, ils essaient de jouer le plus longtemps possible et, au-delà de 30 ans, une blessure peut les stopper. »

Ce n’est cependant pas le cas de tous, certains ayant rangé les crampons avant d’atteindre l’âge de 30 ans. «  La principale préoccupation, c’est le volume de matches que l’on demande de disputer aux meilleurs joueurs. Particulièrement en France et en Angleterre, où les saisons durent 41 à 42 semaines », pense Damian Hopley, qui cite le cas d’un joueur international britanique qui a disputé 42 matches en 2012-2013.

En France, Yoann Maestri fait encore « plus fort » : d’août 2011 à juin 2014, le deuxième-ligne de Toulouse et de l’équipe de France a disputé la bagatelle de 109 matches. « Dans ces deux pays, les revenus télé augmentent. Le problème, c’est que tout le monde veut toujours plus d’argent. Et ce sont les joueurs qui vont en faire les frais. Peut-être qu’on pourrait moins jouer, en gardant les mêmes budgets », propose Damian Hopley.

World Rugby a lancé une étude médicale sur le sujet des charges de travail et de compétition, « pour trouver quel est l’idéal en termes de repos, de retour après blessure », explique Gosper. « On regarde aussi dans le calendrier global. À World Rugby, la santé des joueurs est la première chose au programme lors de chaque réunion. Les joueurs sont nos atouts les plus précieux, il faut qu’ils soient managés pour avoir une carrière qui dure. »

Certains se sont sentis lésés. Selon Damian Hopley, en Angleterre, d’anciens joueurs ont lancé des actions contre des clubs pour mauvais diagnostic ou mauvais traitements médicaux ayant entraîné l’arrêt de leur carrière. En France, les clubs se mettent à redouter que ce genre d’actions traverse la Manche. Surtout qu’une nouvelle ombre plane, bien plus menaçante : celle des commotions cérébrales…

Chapitre 3
Commotions,
la grande peur

" Je me revois marcher la tête baissée, regardant le sol. Soudain, j’ai eu une vision : l’impression que le sol se dressait perpendiculairement face à moi. » À la mi-temps d’un match international, Chris Paterson, ancien capitaine de l’équipe d’Écosse, rentre tranquillement aux vestiaires : en apparence, il est dans un état normal, ni hagard, ni chancelant. Mais sous son crâne se rejouent des scènes dignes du film Inception. Depuis cinq minutes et un coup reçu à l’arrière de la tête, plus rien n’imprime dans son cerveau qui divague.

Ce n'est qu'en revenant sur le terrain pour la deuxième période que Paterson réalisera qu'il a souffert d'une commotion cérébrale… L’Écossais a d’autres expériences troublées à raconter : des K.-O., qui lui ont donné « le sentiment d’être à l’extérieur de son propre corps », lui ont fait se demander « pourquoi tous ces gens (le) regardaient » depuis les tribunes, ou l’ont rendu comme un zombie pendant une semaine.

Sa carrière s’est arrêtée en 2012, de manière normale, et, deux ans après, Paterson ne déclare pas de symptômes. Mais tous ses anciens collègues n’ont pas ce bonheur. Ces dernières années se sont multipliés les cas de joueurs de rugby frappés de troubles qu’on pensait réservés aux boxeurs, aux footballeurs américains ou aux hockeyeurs. Comme celui de Ben Afeaki, pilier all black qui se bat contre maux de tête et nausées depuis un choc tête contre tête en match, il y a dix mois. À 26 ans, il commence à envisager l’arrêt.

D’autres ont déjà dû s’y résoudre. Parmi eux, Shontayne Hape a livré l’été dernier, dans les colonnes du New Zealand Herald, un témoignage qui est un condensé de tout ce que plusieurs de ses congénères (l’ancien pilier de Biarritz Eduard Coetzee, l’ex-All Black Steve Devine, Paul Tito…) avaient raconté avant lui : après une série de commotions cérébrales, l’ancien joueur de Montpellier ne supportait plus la lumière et le bruit, cédait facilement à la colère, souffrait de maux de tête, perdait la mémoire au point d’oublier son code de carte bancaire et flirtait avec la dépression.

Aux États-Unis, de tels maux devenus réguliers chez d’anciens footballeurs ont abouti à des drames, comme, en 2011, le suicide de Dave Duerson d’une balle dans le cœur afin de laisser intact son cerveau pour des analyses. Les résultats ont confirmé que Duerson souffrait d’encéphalopathie chronique traumatique (ECT), ou démence pugilistique, maladie provoquée par la répétition des chocs à la tête et des commotions.

  9 mai 2014, Toulouse - Racing-Métro
La tête de Florian Fritz vient de heurter le genou d’un Francilien. Ouvert au front, l’international chancelle, visiblement sonné. Un protocole commotion est enclenché. « J’ai eu un petit KO, je ne me souviens pas de tout », dira plus tard le joueur. Mais quatorze minutes plus tard, il revient sur le terrain, pressé par son manager Guy Novès. La polémique s’enclenche, y compris à l’étranger, accusant Novès et le staff médical toulousain d’avoir joué avec la santé du joueur. Après enquête, la Ligue Nationale de Rugby a adressé un courrier au club toulousain. « Le protocole commotion n’a pas été appliqué comme il aurait dû l’être », a déclaré son président, Paul Goze. 
  2 juin 2012, Toulouse – Castres
DEMI-FINALE DU TOP 14
Le genou de Chris Masoe cueille Thierry Dusautoir au menton. L’image du capitaine du XV de France à quatre pattes, en déséquilibre, puis se relevant et reprenant le jeu tant bien que mal, frappe les esprits. Sur la remise en touche qui suit, le ballon échappe à Dusautoir, visiblement pas encore remis.
  31 septembre 2013, Leicester – Ulster
MATCH AMICAL
Après douze minutes de soin à même la pelouse, Toby Flood est évacué du terrain sur une civière, direction l’hôpital. L’ouvreur anglais, victime d’une percussion effectuée coude en avant, est tellement commotionné que les équipes médicales lui ont placé un masque à oxygène pour l’aider à respirer. Dan Tuohy, l’auteur de la percussion illégale, n’a écopé que d’un carton jaune pour son geste.
  6 octobre 2007, France - Nouvelle-Zélande
QUART DE FINALE DE COUPE DU MONDE
Un coup de tibia involontaire et apparemment peu violent laisse Serge Betsen inerte sur la pelouse du Millennium Stadium. Pour un KO avéré, et sauf avis contraire d’un expert, le règlement oblige alors à trois semaines d’arrêt. Les examens passés par le 3e ligne dans les jours suivants sont rassurants. Une semaine après cette commotion, Betsen est titularisé pour la demi-finale contre l’Angleterre.
  10 juillet 2013, Australie - Lions britanniques
TEST MATCH
D’un pas extrêmement hésitant, George Smith rejoint les vestiaires du SunCorp Stadium de Brisbane. Le 3e ligne est clairement commotionné. Mais surprise : cinq minutes après, il revient sur le terrain. Cet épisode, comme celui de Florian Fritz onze mois plus tard, fait polémique et révèle les limites du protocole commotion mis en place par World Rugby.
9 mai 2014, Toulouse - Racing-Métro
La tête de Florian Fritz vient de heurter le genou d’un Francilien. Ouvert au front, l’international chancelle, visiblement sonné. Un protocole commotion est enclenché. « J’ai eu un petit KO, je ne me souviens pas de tout », dira plus tard le joueur. Mais quatorze minutes plus tard, il revient sur le terrain, pressé par son manager Guy Novès. La polémique s’enclenche, y compris à l’étranger, accusant Novès et le staff médical toulousain d’avoir joué avec la santé du joueur. Après enquête, la Ligue Nationale de Rugby a adressé un courrier au club toulousain. « Le protocole commotion n’a pas été appliqué comme il aurait dû l’être », a déclaré son président, Paul Goze. 
2 juin 2012, demi-finale du Top 14 Toulouse – Castres
Le genou de Chris Masoe cueille Thierry Dusautoir au menton. L’image du capitaine du XV de France à quatre pattes, en déséquilibre, puis se relevant et reprenant le jeu tant bien que mal, frappe les esprits. Sur la remise en touche qui suit, le ballon échappe à Dusautoir, visiblement pas encore remis.
31 septembre 2013, match amical Leicester – Ulster
Après douze minutes de soin à même la pelouse, Toby Flood est évacué du terrain sur une civière, direction l’hôpital. L’ouvreur anglais, victime d’une percussion effectuée coude en avant, est tellement commotionné que les équipes médicales lui ont placé un masque à oxygène pour l’aider à respirer. Dan Tuohy, l’auteur de la percussion illégale, n’a écopé que d’un carton jaune pour son geste.
6 octobre 2007, quart de finale de la Coupe du monde France - Nouvelle-Zélande
Un coup de tibia involontaire et apparemment peu violent laisse Serge Betsen inerte sur la pelouse du Millennium Stadium. Pour un KO avéré, et sauf avis contraire d’un expert, le règlement oblige alors à trois semaines d’arrêt. Les examens passés par le 3e ligne dans les jours suivants sont rassurants. Une semaine après cette commotion, Betsen est titularisé pour la demi-finale contre l’Angleterre.
10 juillet 2013, dernier test-match de la série entre l’Australie et les Lions britanniques
D’un pas extrêmement hésitant, George Smith rejoint les vestiaires du SunCorp Stadium de Brisbane. Le 3e ligne est clairement commotionné. Mais surprise : cinq minutes après, il revient sur le terrain. Cet épisode, comme celui de Florian Fritz onze mois plus tard, fait polémique et révèle les limites du protocole commotion mis en place par World Rugby.

 

Le rugby va-t-il tout droit vers un tel scandale sanitaire ? Devant la multiplication des cas de K.-O. en matches, les départs forcés à la retraite et les témoignages de joueurs souffrant de lourds symptômes, la question reste entière. Le jour où Chris Paterson a raconté ses expériences, la Fédération écossaise de rugby (SRU) et l’université de Glasgow présentaient à la presse une étude en cours sur les effets des commotions cérébrales à moyen et long terme chez les anciens porteurs du maillot du quinze au Chardon. S’il ne dispose encore d’aucune donnée globale, William Stewart, l’un des deux médecins chargés de l’étude, ne s’attend pas à des conclusions neutres. « Si l’on considère les résultats du foot US, où 80 % des anciens joueurs dont on a examiné le cerveau présentent des symptômes plus ou moins graves, il y a de grandes chances de voir des joueurs de rugby développer les mêmes».

La cote d’alerte est déjà dépassée. Dans les Championnats anglais et français on recense environ deux commotions par journée depuis deux saisons, ce qui en fait la blessure la plus fréquente. Si les symptômes diffèrent, ce sont à chaque fois des images impressionnantes : des joueurs inertes au sol, d’autres titubant, certains continuant à jouer avec un air d’automate et multipliant alors les erreurs de manière presque gaguesque. « Dans une commotion, la structure vraiment perturbée est le lobe frontal, celle qui est très importante dans la prise de décisions, dans la mise en place de stratégies et, surtout, dans la connaissance de la maladie, détaille Jean-François Chermann, neurologue et auteur du livre "K.-O., le dossier qui dérange". D’où le fait que le joueur touché ne se dit pas qu’il se sent mal et qu’il doit sortir. » Les commotions cérébrales ne sont pas un syndrome du rugby moderne. Le Directeur Technique National de la FFR, Didier Retière, qui calait les mêlées dans les années 1980 et 1990, se souvient avoir vu « très souvent des partenaires qui se réveillaient sous la douche ». À l’époque, c’était comme une médaille de guerre et « de nombreux joueurs pensaient que cela n’avait aucune conséquence », ajoute James Robson, médecin de la Fédération écossaise.

Voit-on davantage de K.-O. aujourd’hui ? L’intérêt nouveau porté à cette blessure a automatiquement gonflé les statistiques mais, pour le docteur Chermann, qui a vu passer environ 120 rugbymen dans son cabinet, « il y a probablement un peu plus de commotions qu’avant ». C’est aussi ce que laissent penser, par leur côté inédit et leur contenu, les témoignages de Shontayne Hape et des autres, qui racontent notamment certains effets pervers du professionnalisme : la peur de perdre leur place et plus tard leur contrat, les échéances trop nombreuses, la pression exercée sur eux par les clubs pour rejouer…

C’est aussi la multiplication des chocs dans un rugby où les espaces se sont réduits, ainsi que leur « violence », qui a multiplié les risques. Chermann précise : « Les joueurs sont mieux préparés, or plus il y a de chocs forts, plus il y a de risques de commotion. En plus, à partir de 1995, les joueurs ont voulu se protéger en mettant des épaulières, des casques… Et ils se sont crus capables de mettre des impacts plus forts tout en étant protégés. Mais c’est une fausse idée. Comme de se dire : j’ai eu une commotion la semaine dernière, je vais mettre un casque, comme ça je serai protégé… C’est ce qu’il y a de pire. »

23 octobre 2014, Biarritz. Le programme du congrès médical de la FFR dit tout de l’urgence du moment. En ce jeudi matin, la session inaugurale est consacrée aux commotions cérébrales ; quatre ans plus tôt, le sujet était les traumatismes du rachis cervical. Au micro, Pierre Camou, le président de la FFR, ose le bon mot : « Comme quoi, les joueurs de rugby ont un cerveau, au-delà de ce qu’on dit. » Derrière la plaisanterie, il y a une certitude : avec les commotions cérébrales, le rugby tient entre ses mains une grenade dégoupillée dont personne ne sait encore quand elle explosera.

La prise de conscience des instances, des entraîneurs et des joueurs sur le sujet a été lente. Personne n’a trouvé à redire quand, lors de la Coupe du monde 2007, Serge Betsen a disputé la demi-finale une semaine après avoir subi un K.-O. en quarts de finale face à la Nouvelle-Zélande. « Il y a K.-O et K.-O. J’en ai déjà fait et j’étais de retour à l’entraînement deux jours après », justifiait Bernard Laporte, alors sélectionneur des Bleus.

Une période de trois semaines de repos était alors obligatoire pour tout joueur victime d’une commotion. Mais le mal était méconnu et peu pris au sérieux. Il a fallu attendre 2012 pour que la Fédération internationale muscle vraiment ses règles, sous la forme d’un « protocole commotion » (PSCA). Celui-ci, qui laissait cinq minutes au médecin d’équipe pour déterminer si un joueur avait bien été victime d’une commotion, a néanmoins d’emblée suscité la controverse, provoquant même la démission du conseiller médical de l’IRB, Barry O’Driscoll.

« Le rugby banalise le K.-O. Il n’y a aucun test de cinq minutes qui peut montrer si un joueur est commotionné ou non », tonnait alors l’oncle de la star irlandaise Brian O’Driscoll. Lui préconisait une sortie définitive à la moindre suspicion de K.-O. Selon World Rugby, le nombre de joueurs réellement commotionnés autorisés à revenir sur le terrain a drastiquement chuté grâce au PSCA (de 56 % à 13 %). Mais les craintes de Barry O’Driscoll se sont vérifiées. En 2013, lors de la tournée des Lions britanniques en Australie, le Wallaby George Smith a repris le jeu après un K.-O. évident. En mai dernier, c’est le cas de Florian Fritz, poussé à rejouer par le staff du Stade Toulousain pendant un barrage de Top 14 contre le Racing-Métro, qui a entraîné la polémique et valu un rappel à l’ordre au club.

Ces deux incidents sont malheureux, mais ils ont permis de lancer le sujet, de faire des changements et de mener un travail d’éducation extraordinaire », estime Brett Gosper. Un nouveau protocole, plus strict, a en effet vu le jour l’été passé. Le HIA (Head Injury Assessment) impose la sortie définitive du joueur au moindre signe évident et, en cas de doute, une sortie temporaire pour une évaluation neurologique. Un progrès, qui ne satisfait cependant pas tout à fait Jean-François Chermann : « Quoi qu’il arrive, le joueur devrait sortir définitivement. Il peut très bien avoir des troubles de la mémoire qui ne vont durer que quelques minutes et disparaître au moment de répondre aux questions de l’évaluation dans le vestiaire. Il peut ainsi revenir sur le terrain, au risque de subir une deuxième commotion dont il mettrait plus de temps à se remettre. »

À Biarritz, pour son congrès médical, la FFR a invité Robert Cantu, éminent neurologue américain, pour alerter les médecins présents sur le « syndrome du double impact », qui a provoqué la mort de très jeunes footballeurs américains ayant subi deux chocs à la tête à intervalle rapproché. Cantu s’est déjà dit certain qu’il y aurait des cas d’ECT dans le rugby, et croit que les jeunes de moins de 12 ans, aux cerveaux plus fragiles, ne devraient pas pratiquer des sports de contact. Il sait de quoi il parle : c’est lui qui a mené la guerre contre la NFL pour qu’elle prenne en compte les traumatismes cérébraux engendrés par le football américain.

L’an dernier, une action d’anciens joueurs a forcé la puissante Ligue à verser une amende de 765 millions de dollars (620 M€) pour avoir longtemps négligé les risques. Des Fédérations de rugby vont-elles bientôt se retrouver dans l’obligation de payer de fortes indemnités comme la NFL ? C’est la crainte. Barry O’Driscoll prédit déjà des attaques et, lors des réunions d’information qu’il dirige auprès des entraîneurs ou arbitres professionnels depuis l’été dernier, le médecin de la FFR, Jean-Claude Peyrin, assure que des dossiers de demande sont déjà parvenus à la GMF, assureur de la Fédération.

LE PROTOCOLE HIA
(Head Injury Assessment)

Les 9 circonstances demandant la sortie immédiate du joueur

  1. Perte de connaissance (aucune réponse aux ordres simples, yeux fermés, aucun mouvement en dehors des mouvements réflexes)
  2. Suspicion de perte de connaissance
  3. Ataxie (troubles de la marche, de l’équilibre)
  4. Joueur clairement hébété, « sonné » (regard vague)
  5. Joueur clairement confus (propos inappropriés)
  6. Joueur désorienté (ne reconnaît pas le lieu, les personnes autour…)
  7. Changement de comportement évident
  8. Convulsions
  9. Crises toniques posturales

Les 4 circonstances demandant la sortie temporaire pour une évaluation neurologique au bord du terrain

  1. Traumatisme crânien sans élément évident en faveur d’une commotion cérébrale
  2. Doute sur le comportement du joueur
  3. Confusion possible chez le joueur
  4. Action dangereuse ayant pu provoquer une commotion cérébrale

Les étapes suivantes du protocole

  • - 3 heures après le match : examen neurologique sous forme d’un test
  • - 48 heures après le match : visite chez un spécialiste pour un nouveau test neurologique
  • - pour reprendre le jeu, un joueur doit à nouveau passer en consultation.
    en cas de deuxième commotion dans une année, le joueur doit observer une période d’arrêt de trois semaines.
    en cas de troisième commotion dans une année, le joueur doit observer une période de repos de trois mois et consulter deux experts avant sa reprise.

Toute la question est de savoir si le monde du rugby a assez vite réagi ? À la Fédération internationale, on se dit sûr d’avoir assez bien traité le problème. « On ne peut jamais dire jamais, mais on fait tout pour ne pas se retrouver dans une telle situation (de payer des indemnités), dit Brett Gosper. Nous faisons des règlements pour protéger les joueurs, et nous ne cachons pas que la commotion est quelque chose de dangereux. Si j’ai bien compris tous les aspects légaux de l’affaire, ce n’était pas le cas de la NFL. Nos études et nos protocoles vont aujourd’hui bien au-delà des autres fédérations internationales. On est vus comme une référence. » Seul bémol qu’apporte Gosper au travail de la Fédération internationale : « On a peut-être sous-estimé le changement nécessaire dans la culture et le travail d’éducation. »

Aujourd’hui, ça se mobilise tous azimuts. Outre l’instauration de protocoles, les différents organes multiplient les conférences sur le sujet, les campagnes de prévention à destination des pros comme des amateurs. Outre-Manche, la Fédération a obligé chaque joueur et entraîneur de la Premiership (l’équivalent du Top 14) à suivre, sous peine de suspension, un module de formation par Internet pour les sensibiliser à ce mal qu’ils ont longtemps ignoré.

« Quand je leur ai dit qu’ils ne joueraient pas, ils m’ont dit qu’ils n’auraient jamais dû parler de leurs signes commotionnels »
JEAN-FRANÇOIS CHERMANN, MÉDECIN

À une époque, des joueurs en étaient même venus à tricher lors des tests de début de saison qui servent, plus tard, à déterminer s’ils sont aptes à reprendre après un K.-O.. « Ça incite à réaliser un petit score, et des joueurs le font, je le sais, ils en parlent », racontait l’ancien arrière écossais Rory Lamont dans L’Équipe, en mars 2014.

« On essaie de changer la culture, explique Damian Hopley. On demande aux joueurs de penser de plus en plus au long terme. » Donc à leur avenir. Travail fastidieux. « L’année dernière, j’ai vu deux joueurs du Top 14 pour des signes commotionnels quarante-huit heures après le match. Ils avaient deux échéances importantes le week-end d’après. Quand je leur ai dit qu’ils ne joueraient pas, ils m’ont dit qu’ils n’auraient jamais dû parler de leurs signes », raconte Jean-François Chermann.

La grande menace qui plane sur le rugby est la multiplication de cas d’encéphalopathie chronique traumatique au sein des récentes générations de joueurs. En août 2013, le médecin écossais William Stewart affirmait avoir découvert un premier cas d’ECT chez un ancien rugbyman et estimait qu’« un ou deux joueurs » par journée du Tournoi des Six Nations développeraient un jour « une démence à laquelle ils n’auraient pas été exposés s’ils n’avaient pas joué ».

Le flou demeure, car pour l’instant, les scientifiques n’ont pas déterminé précisément les facteurs qui provoquent l’ECT. Explication de Jean-François Chermann : « Le fait d’avoir eu plusieurs commotions augmente-t-il le risque ? A priori, oui. À partir de combien de commotions, le syndrome post-commotionnel prolongé ou l’ECT vont-ils survenir ? Personne n’est capable de le dire. À un moment, on pensait que c’était à partir de 3-4 commotions. Mais j’ai déjà vu des joueurs avec 7-8 commotions qui ne présentaient pas de signes évidents. »

Quand on lui demande s’il a des craintes pour les joueurs beaucoup exposés aux chocs à la tête, Chermann répond « oui » sans détour : « Mais il faut aussi raison garder. Je pense qu’on doit mener un suivi longitudinal pour voir ce que vont devenir ces joueurs qui ont connu la professionnalisation du rugby. » La star Brian O’Driscoll devrait peut-être figurer au premier rang de ces joueurs suivis. Le neveu de Barry, l’ex-conseiller médical de World Rugby, a subi trois K.-O. dans sa carrière, dont un contre la France en 2012. Interrogé sur le sujet, Franck, le père, a un jour soupiré : « Est-ce que je suis inquiet de savoir comment Brian sera dans vingt ans ? Évidemment. »

Chapitre 4
Traitement
de chocs

En ce mardi de fin novembre, Tomas Lavanini traîne difficilement sa jambe droite dans les bureaux du Racing-Métro. La chemise de bûcheron qu’il porte sied parfaitement à sa carrure : à 21 ans, ce deuxième-ligne est un impressionnant bloc de muscles de presque 2 mètres de haut.

Mais être bâti comme un frigo américain n’empêche pas de flancher. Lavanini sort tout juste de l’hôpital, avec à la main des clichés d’IRM. Quatre jours plus tôt, face à l’équipe de France, l’Argentin est tombé sur un os nommé Uini Atonio. Ou plutôt, Atonio, joueur le plus lourd de l’histoire du quinze de France, lui est tombé dessus, en travers de la jambe. « Il pèse », sourit le Puma. Résultat, une entorse du genou qui lui vaut quatre semaines d’arrêt.

Lavanini (126 kg) et Atonio (146 kg) figuraient parmi les cinq joueurs les plus lourds des matches internationaux de novembre. Un tel affrontement entre « hors-gabarits » capables, en plus, de se déplacer vite, laisse songeur. Préfigurent-ils ce que sera le rugbyman de haut niveau de demain, toujours plus lourd et rapide ? Sûrement.

Il y a vingt ans, Jonah Lomu faisait figure d’extraterrestre. Aujourd’hui, celui qui déplaçait ses 118 kg en moins de 11 secondes sur 100 m resterait au-dessus de la norme, mais trouverait des ailiers à qui parler. Voir des neveux de Lavanini et Atonio dans le rugby de 2035 est donc facile à imaginer. Une perspective forcément un peu inquiétante, si on considère la dureté actuelle du combat et ses dégâts.

Ce sport, qui a évolué comme aucun autre au monde au cours des deux dernières décennies, pourra-t-il garder une part d’humanité et ne pas consumer ses joueurs comme le foot américain ? « Je pense que, en passant de travailleurs qui s’entraînaient deux-trois fois par semaine, aux joueurs d’aujourd’hui, qui vivent à 100 % pour leur sport, le rugby a déjà fait la majeure partie de son évolution, dit Brett Gosper, de World Rugby. Il ne sera pas très différent dans dix-quinze ans. C’est un peu comme le foot, où on ne voit pas un énorme écart par rapport aux années 1990. »

Jonah Lomu en 1995

Il existe cependant des signes qui montrent que le critère physique va devenir de plus en plus prépondérant. En France, par exemple, dans la filière d’accès au haut niveau, on a fait du gabarit et des capacités athlétiques un critère de détection majeur.

« On va se rendre compte que la masse du joueur ne suffit plus »
DIDIER RETIERE

« On cherche des joueurs grands, costauds, très rapides, explique Didier Retière, le DTN. On a quelques jeunes qui ont des physiques hors norme. » Comme ce pilier de 16 ans, actuellement en pôle Espoirs, qui pèse déjà autour de 130 kg. Malgré tout, Retière n’est pas loin de rejoindre l’avis de James Robson, le médecin écossais, qui déclarait en 2009, après une homérique tournée des Lions britanniques en Afrique du Sud : « Mon espoir est que les entraîneurs se rendent compte que les joueurs sont trop musclés et qu’on revienne à des joueurs moins costauds, mais plus doués techniquement. » « On va se rendre compte que la masse du joueur n’est pas ce qui suffit, glisse le DTN français. L’avenir du rugby réside certainement dans l’énorme progression des techniques de combat. » Pour un jeu plus spectaculaire, mais aussi plus sûr.

Alors que la lutte et même le MMA sont des voies déjà explorées lors d’entraînements spécifiques, Retière cite les sumotoris, mastodontes qui allient force et souplesse, comme exemples. « Il faut à tout prix qu’on ait des joueurs qui soient de plus en plus préparés, lucides et précis dans les situations de combat », pense-t-il. Il a des arguments pour justifier sa théorie. Lors du congrès médical de la FFR, il a exposé les résultats de son travail vidéo sur les causes de commotions cérébrales dans le Top 14, montrant que 57 % des K.-O. étaient dus à une faute technique, notamment le mauvais placement de la tête du défenseur au moment du plaquage.

« Il ne viendrait jamais à l’idée d’un boxeur de monter sur le ring sans avoir bossé les esquives. Nous, on a des mecs qui vont sur le terrain sans avoir révisé les plaquages, les chutes au sol, alors que ça devrait être entretenu pratiquement tous les jours », lâche le DTN, qui conseille à son fils, international chez les jeunes, de toujours combattre avec sa tête.

Le joueur de rugby serait en fait un peu comme un lionceau rapidement passé à l’âge adulte qui doit apprendre à utiliser son nouveau corps. Mais une question de fond reste : ces joueurs toujours plus rapides, costauds et endurants ne vont-ils pas rendre caduques les règles et la philosophie d’un sport où les espaces se sont raréfiés, avec les conséquences sanitaires que l’on sait ?

Limoges, le 21 octobre 2014. À la terrasse du bar de la gare des Bénédictins, on demande à Pierre Villepreux, arrière de l’équipe de France de 1967 à 1972 (34 sélections), s’il aurait aimé être un joueur des années 2000. « Je ferais probablement 95 kg, contre 84 kg à l’époque, s’amuse-t-il. Est-ce que cela aurait changé mon jeu ? Je pense que j’aurais continué d’aller jouer là où c’est facile : dans les portes, pas dans les murs. Alors qu’aujourd’hui, en mettant l’accent sur le physique dans la formation, on conditionne le joueur à vouloir affronter la défense avec « violence », et donc avec quelques risques. Moi, ça me gêne un peu. » Tout est dit de la conception du rugby de cet homme qui, après sa carrière de joueur, est devenu entraîneur, sélectionneur des Bleus et penseur du jeu.

En 2005, il a fait partie de la commission de l’ex-IRB, chargée de rénover les règles du rugby. De tout temps, World Rugby a modifié ses lois du jeu, soit pour le rendre plus vivant, soit pour en supprimer des actions dangereuses. On a ainsi interdit différents types de plaquages, durci les sanctions contre le jeu déloyal ou même, il y a fort longtemps, le hacking, coup de pied dans les tibias ou les chevilles du porteur de balle. La mise à jour est perpétuelle, et parfois directement inspirée par les fédérations nationales.

La France a ainsi été en pointe dans l’assainissement de la mêlée opérée récemment. C’est notre système d’assurance solidaire (Sécurité sociale, mutuelles…) qui a obligé la FFR à agir, en 2007, sous peine de devoir mettre la clé sous la porte. Son plan (modification des entrées et des poussées en mêlée, passeports pour les joueurs de la première ligne, journées sécurité, formation d’entraîneurs) a eu un impact considérable. En France, de 2006 à 2010, ont été recensés 11 traumatismes graves du rachis cervical lors de mêlées, dont deux ayant entraîné un décès ; de 2010 à 2013, on est tombés à 1 cas, celui du pilier Alexandre Barozzi, ancien joueur professionnel à Biarritz et à Brive.

Légiférer et prévenir aurait donc des résultats. Faut-il s’attaquer à d’autres phases de jeu ? Les rucks et les plaquages causent des dégâts. Selon l’étude de la FFR sur les traumatismes du rachis cervical, de 2010 à 2013, les accidents graves ont d’abord concerné des trois-quarts impliqués dans ce type d’actions. Qui sont aussi celles qui provoquent le plus de lésions classiques.

« Les déblayages sont très inquiétants parce que des joueurs prennent des chocs sur la tête ou sur le cou sans les voir venir, ce qui provoque plus de risques de faire des commotions », pointe le neurologue Jean-François Chermann. « Déjà, il faudrait arbitrer la règle telle qu’elle est, c’est-à-dire pénaliser beaucoup plus ces joueurs qui plongent de manière brutale », lâche Pierre Villepreux. Pour ce dernier, la clé pour rendre le rugby moins pathogène est de rendre aux joueurs de l’espace sur le terrain, afin d’éviter l’affrontement systématique.

Mais rien n’est simple. « Élargir les terrains, pousser les tribunes, ce n’est pas possible. Jouer à quatorze ou à treize non plus, sinon on dénaturerait complètement le jeu. Il faudrait changer la règle plaqueur-plaqué, parce qu’elle est déterminante pour concentrer des joueurs à un endroit et donc créer de l’espace par ailleurs. Mais que faire ? Ça pourrait être d’imposer que tout joueur à cinq mètres du ballon au moment du regroupement vienne là où est le ballon, mais ce serait casser la liberté du joueur. Je pense par ailleurs que le système de huit remplacements tue le jeu : on ne peut plus user l’adversaire, et les espaces ne s’ouvrent plus. » Villepreux nuance cependant la nécessité d’un changement de règles en prenant l’exemple des All Blacks qui, grâce à leur philosophie de jeu, parviennent à trouver des espaces avec les lois actuelles.

Pour changer les règles, World Rugby ne réunira plus de grande commission, comme en 2005. Désormais, ce sont les fédérations qui amènent des propositions. Ainsi, l’an dernier, la phase d’entrée en mêlée a été retouchée pour modifier l’impact entre les deux premières lignes de 25 %. « Je sais que World Rugby réfléchit sur des règles, il peut y avoir des changements », glisse Didier Retière, qui cite « un aménagement du plaquage, comme par exemple d’obliger le plaquage au short, ou éventuellement d’enlever quelques joueurs. »

Cela ne semble pas à l’ordre du jour de Gosper. « On va commencer après la Coupe du monde un autre cycle de réglementation. Il y aura un examen du jeu, des conséquences médicales. On se base sur des preuves, et s’il y a vraiment une augmentation prononcée de blessures, on changera des choses. On n’est pas dans ce schéma aujourd’hui, on n’a pas constaté qu’un aspect du jeu sortait de l’ordinaire. Mais peut-être que les études effectuées sur les charges de travail vont dévoiler des choses. » C’est exactement ce que souhaite Damian Hopley, pour qui la priorité est de « donner aux joueurs les temps de repos nécessaires ».

Mais le patron des syndicat des joueurs anglais s’interroge aussi sur d’éventuels changements dans les lois. « Statistiquement, beaucoup de blessures interviennent dans les dix-quinze dernières minutes. Moi, je suis assez traditionaliste, j’aimais quand il n’y avait pas de remplacement, ou alors seulement sur blessure. Maintenant, à la 60e minute, des joueurs frais rentrent face à d’autres fatigués. Je ne suis pas sûr que ce soit très bon. Surtout pour le cinq de devant. »

Mais l’avenir du rugby tient aussi à la jeunesse. Le signal est fort quand Frédéric Michalak, Paul Ackford ou d’autres passionnés se disent circonspects quant à la pratique du rugby par leurs enfants. La « violence » du jeu actuel, même si la Fédération internationale considère qu’elle n’est pas plus pathogène que par le passé, impressionne, peut aider à remplir les stades, mais aussi effrayer. En Nouvelle-Zélande, on explique que les jeunes Pakehas (« Blancs » en langue maorie) ont un peu délaissé la discipline rugby, leurs parents craignant l’affrontement avec les Polynésiens et Maoris, souvent plus costauds et explosifs. « Nous, on pense que les risques liés à la pratique de notre sport sont faibles par rapport aux bénéfices – en termes de socialisation, de forme physique, de caractère – qu’il peut offrir aux enfants », plaide Brett Gosper. Est-ce que ce sera encore le cas dans dix, vingt ou cinquante ans ? Le rugby est face à un défi bien plus large que les épaules du plus costaud des piliers.

Auteurs Alexandre Bardot et Renaud Bourel

Interviews Aurélien Delfosse

Recherches Data Alexis Hontang

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