EN COURS DE CHARGEMENT

Regard planté sur les tristes murs de brique blanche de l'antique vestiaire de l'Athletic Park de Wellington, Christophe Dominici est sonné. «Qu'est-ce qu'on peut faire de plus ?», lâche, à quelques mètres de lui, Fabien Pelous, en repliant son mètre quatre-vingt-dix-huit sur les quatre planches qui servent de banc aux joueurs. Au cœur d'une enceinte centenaire accueillant son dernier test-match avant sa destruction, le quinze de France vient de concéder la plus lourde défaite de son histoire, en ce 26 juin 1999. Un 54-7 infligé par les All Blacks à moins de cent jours de l'ouverture de la Coupe du monde. Dehors, le southerly, un vent glacial venu de l'Antarctique, n'en finit plus de souffler. Quatre-vingts minutes durant,   il a porté les chants kiwis – dont la chanson d'adieu maorie Now is the hour – et accompagné les charges de Tana Umaga, auteur de trois des sept essais néo-zélandais. Laissé en tribunes, Jonah Lomu a assisté au festin la bave aux lèvres.

Dépassés physiquement malgré leurs 139 plaquages, débordés tactiquement sans avoir renoncé à attaquer (40 minutes de jeu effectif), les Français sont désabusés. Eux qui s'étaient déjà inclinés aux Tonga (20-16) puis face à la Nouvelle-Zélande A (45-24) dans les jours précédents se sentent impuissants à redresser la trajectoire qui doit les porter vers la Coupe du monde. La traditionnelle excuse du timing de la tournée, menée à la fin d'une saison harassante ne suffit pas à les rassurer. «J'ai vraiment le sentiment que le rugby français est en danger et je ne voudrais pas que la France devienne la Roumanie du rugby international » , s'alarme le capitaine Raphaël Ibañez après une nuit d'insomnie.

Leur tournée aux antipodes, les hommes de Jean-Claude Skrela la terminent à 2 000 km au Nord de la Nouvelle-Zélande, en Nouvelle-Calédonie, par quatre jours de promotion. Un supplément de vague à l'âme sous un ciel inhabituellement pluvieux. Fabien Galthié, qui a traîné depuis des jours son spleen de n'être qu'un remplaçant, décide de rester un mois supplémentaire sur le Caillou, persuadé qu'il ne sera pas retenu pour disputer la Coupe du monde.

Cliquez sur les points rouges

Le pressentiment de Galthié est le bon: il ne fait pas partie de la sélection pour la Coupe du monde, dévoilée le 12 juillet, à Paris par le staff tricolore (Skrela, ses deux adjoints, Pierre Villepreux et Max Godemet, et Jo Maso, le manager des Bleus). Homme de base des Grands Chelems de 1997 et 1998, Jean-Luc Sadourny est également écarté, comme Philippe Benetton. Au cas où, une liste de vingt remplaçants potentiels est établie...

Pour la première fois de son histoire, le quinze de France se voit dégager du temps par la FFR et la Ligue nouvellement organisée en Ligue pro pour préparer la Coupe du monde. Quatre stages, dont trois en altitude, sont programmés à partir du 2 août. À Millau, Skrela éprouve physiquement et psychologiquement ses troupes en les soumettant à des exercices encadrés par des officiers du GIGN.

Les Bleus dominés (20-16) par les Tonga lors de la tournée dans le Pacifique.

Mais la souffrance commune ne permet pas de ressouder des joueurs marqués par l'échec lors du Tournoi des Cinq Nations (dernière place avec trois défaites pour une victoire) et la tournée dans le Pacifique. Le groupe se fissure sous le poids des frustrations et de la concurrence, les oppositions sur le terrain se musclent, chacun désirant prouver sa valeur. « J'ai toujours eu l'impression que c'était une équipe avec des joueurs qui ne s'entendaient pas spécialement bien, admet seize ans plus tard Pierre Villepreux en tapotant frénétiquement ses clefs sur sa table de cuisine. Il n'y avait pas d'harmonie, certains joueurs fonctionnaient bien entre eux, d'autres non. Ces problèmes, on a essayé de les régler par des artifices. Un ami à moi, qui est dans le management des hommes et des systèmes, est venu discuter avec eux à Font-Romeu.  »

C'est dans une salle de réunion sans âme de la station pyrénéenne que les joueurs dévoilent collectivement pour la première fois leurs frustrations, se confient leurs doutes. La discussion, amorcée par Thomas Castaignède et Raphaël Ibañez, dessine les contours d'un groupe plus solidaire. Le lendemain, le capitaine des Bleus demande même au sélectionneur un laps de temps supplémentaire pour poursuivre l'échange. Trêve de courte durée.

Le match amical perdu pour l'inauguration du Millennium Stadium de Cardiff face au pays de Galles (34-23), en plein milieu de la préparation, brouille l'entente naissante. « Tout le monde s'est affolé, le président Lapasset en tête , se souvient Max Godemet. On sentait une forme de défiance de sa part. Les joueurs le sentaient aussi. » Les blessures s'accumulent également. C'est d'abord le demi de mêlée Philippe Carbonneau, considéré par le sélectionneur comme son stratège, qui déclare forfait, suivi de l'ouvreur titulaire, Thomas Castaignède.

1er octobre, la Coupe du monde débute. Le statut de tête de série acquis par les Bleus grâce à leur 3e place en 1995 leur ouvre une voie royale vers les quarts, voire les demi-finales du tournoi. Face à des adversaires qui ne les ont quasiment jamais battus, les Français tanguent pourtant en début de compétition. Les victoires face au Canada à Béziers (33-20) et contre la Namibie à Bordeaux (47-13) ne convainquent ni les médias ni le public tricolore. Ibañez et Marc Dal Maso se snobent ostensiblement lors d'un remplacement. Pire, Thomas Lièvremont et Pierre Mignoni quittent à leur tour le groupe sur blessure. Une désagréable impression de poisse colle à la peau des Bleus. De l'axe 2-8-9-10-15 (Ibañez-Lièvremont-Carbonneau-Castaignède-Sadourny) sur lequel le staff s'était appuyé pour remporter le Grand Chelem 1998 ne subsiste que le talonneur.

À deux jours du dernier match de la phase de groupes, contre les Fidji, au Stadium de Toulouse, Jean-Claude Skrela dégaine son téléphone. Au bout du fil, Fabien Galthié, stupéfait. Entre ces deux hommes de peu de mots, les phrases sont concises. Durant tout le reste de la compétition, elles seront réduites à leur minimum. Le joueur de Colomiers, qui connaît le sélectionneur depuis son adolescence, est convoqué dès 15 heures pour remplacer Mignoni. Ça tombe bien, le numéro 9 se trouve dans la ville Rose. Il arrivera à l'heure. Son premier match ? Une entrée en jeu contre les Fidji sous les vivats du Stadium à la 72e minute, alors que les îliens, exténués, rendent les armes (28-19). Ce succès étriqué évite aux Bleus un match de barrage contre l'Angleterre et les envoie en quarts à Lansdowne Road, contre l'Argentine, tombeuse de l'Irlande.

Le 24 octobre, dans une enceinte dublinoise indifférente à l'enjeu, loin du climat suspicieux de la France, les Bleus se lâchent enfin, plantant cinq essais de trois-quarts, dont un de 80 mètres signé Bernat-Salles (47-26). La soirée qui suit, débutée dans l'allée centrale du bus où s'improvise un Paquito — cette sorte de chenille méridionale où, assis les uns derrière les autres, les bras levés, les participants font passer au-dessus de leurs épaules ceux qui se jettent sur eux — finit d'acter la transformation d'un groupe de joueurs en équipe. Enfermés dans une pièce, les Bleus noient leurs tourments passés dans une pinte de brune, y mêlent leurs espoirs. Ils chantent du Johnny, du Zebda, allument le feu et tombent la chemise. «C'était nécessaire dans notre collectif. Pour se comprendre, parler, se dire les choses, être d'accord ou pas, en colère ou pas » , estime Christophe Dominici.  Xavier Garbajosa imite joyeusement Maso, Jimmy Marlu joue les Villepreux en chapeau. À l'initiative d'un Richard Dourthe, capitaine de soirée, ils parodient le haka... Car ce sont bien les All Blacks qui les attendent en demi-finales.

Eux n'ont pas piétiné avant de sauter dans le dernier carré de la compétition. Vainqueurs l'été du Tri Nations, les Néo-Zélandais, ont débarqué en Europe dans un Boeing 747 personnalisé avec sur son flanc une représentation de leur première ligne (Carl Hoeft-Anton Oliver-Kees Meeuws). Ils ont ensuite cliniquement désossé leurs adversaires. Ni les Tonga (45-9), ni l'Italie (101-3), pas plus que l'Angleterre à Twickenham (30-16) n'ont résisté à leur furia. En quarts de finale à Murrayfield, les Ecossais, tenant du Tournoi des Cinq Nations, ont esquissé un semblant de révolte en seconde période avant de renoncer (30-18).

Trublion du groupe all black à l'époque, Byron Kelleher est resté insaisissable malgré les années. Désormais résident français, mi-Toulousain, mi-Parisien, l'ancien joueur multiplie les activités. Le meilleur moyen de lui mettre la main dessus reste de se rendre à la porte de Versailles, dans le XVe arrondissement parisien, dans un restaurant italien appartenant à sa belle-famille. Ici, dans une ambiance feutrée, Kelleher est comme chez lui.

« Pour nous, jusqu'aux demies, cette Coupe du monde était... parfaite , se rappelle-t-il en séparant puis alignant deux sets de table, comme pour mieux recadrer ses idées. Quand tu mets tous les noms qui composaient l'équipe sur un papier, waouh ! tu t'aperçois que c'était puissant . » Atout majeur de cette mécanique noire : une ligne d'arrières aux allures de dream team. Tana Umaga, dont la progression en 1999 avait été spectaculaire, occupe l'aile droite; l'explosif Christian Cullen, deuxième meilleur marqueur d'essais (46) de l'histoire des All Blacks, est repositionné au centre; Jeff  “Goldie” Wilson, considéré comme le plus talentueux, prend place à l'arrière; l'inévitable Jonah Lomu retrouve son aile gauche.

« C'étaient quatre des plus grands arrières de leur époque, souffle avec enthousiasme le pourtant impassible sélectionneur John Hart, chargé de composer une équipe offrant une place à chacune de ses stars. Avec eux, notre force se situait derrière, nous voulions utiliser le ballon. L'idée était d'avoir un pack mobile qui devait trouver les espaces pour ces quatre-là . » Pour mieux les servir, Hart réserve une surprise de taille sur la composition de sa charnière contre les Bleus. Il décide de laisser sur le banc son ancien capitaine Justin Marshall, dont la passe est jugée moins rapide que celle de son concurrent au poste de numéro 9. Il associe donc au génial ouvreur Andrew Mehrtens un gamin de 22 ans, Byron Kelleher, déjà révélation de la saison en Nouvelle-Zélande. L'une des décisions les plus discutées de l'histoire all black.

Pour préparer cette rencontre, les Français sont installés à Slough, près de Windsor, cité industrielle de la banlieue ouest de Londres, « à un embranchement entre deux autoroutes » , précise Max Godemet. « On est dans un hôtel de merde, il fait chaud dans les chambres » , se rappelle en soupirant Dominici. Certains Bleus se demandent même si la FFR n'a pas oublié de réserver un établissement pour les demi-finales.

Avant de s'attaquer à un ogre, mieux vaut l'étudier sous toutes ses coutures. Le quinze de France scrute les failles de son adversaire du crâne aux crampons, se fixe des objectifs précis – être à portée des All Blacks à la 20e, à la 40e, à la 60e –, comme autant de cailloux à semer pour trouver le chemin de l'exploit.

Ici, les vidéos des All Blacks, dont celle de l'humiliation de Wellington, tournent en boucle, des décisions tactiques sont entérinées, des rôles sont définis. Titou Lamaison n'en finit plus de bachoter les combinaisons, Fabien Galthié,   qui a gagné sa place de titulaire contre l'Argentine, équilibre l'équipe, apporte son leadership, aussi, auprès des cadres que sont Ibañez, Ntamack, Pelous ou Benazzi. Seules les nombreuses fautes de main commises sur les terrains d'entraînement autour desquels défilent des voitures vrombissantes inquiètent les Tricolores. « La veille du match, lors du “team run” (répétition générale), on refait au ralenti ce qu'on va devoir réaliser le lendemain en imaginant les Blacks en défense, se rappelle Galthié. Et là j'envoie le ballon vers Cédric Soulette. Il le prend en pleine tête, le ballon fait 20 mètres. Personne ne rigole parce qu'on est sous pression, il ramasse le ballon, il va marquer. Tout le monde se replace, on monte dans le bus, il n'y a pas un bruit. On se dit tous que si ça arrive demain, c'est une catastrophe. Mais personne ne parle . »

Trois mois avant la Coupe du monde, Justin Marshall et les All Blacks avaient déjà été bien supérieurs aux Bleus.

Au matin du match, la concentration est extrême. Les Bleus partent en promenade à 10 heures, naviguent entre des pavillons tous semblables. Skrela s'arrête devant un jardin. « On ne va pas se faire de discours, on se regarde dans les yeux, tous, les uns et les autres, et ce match on va le chercher » , assène-t-il. Ibañez prend à son tour la parole. « Il y a une prise de conscience collective à travers son discours, c'est là qu'on a commencé à bâtir la victoire » , estime Lamaison. Deux heures plus tard, la remise de maillots rend la matinée plus solennelle. Le sélectionneur distribue tuniques et mots choisis à chaque joueur. Puis, les larmes aux yeux, il lit une lettre de Thomas Lièvremont, dont l'aventure avait tourné court. « Dis-leur que, notre rêve, il faut qu'ils le terminent , déclame Skrela, la gorge serrée. Tout le monde vous promet l'enfer noir, moi, je garde espoir.  »

Débarqués devant Twickenham, les Français croisent leurs adversaires du jour. « C'étaient les Men in Black, en rigole encore Dominici. Costume, nickel, la fougère brodée ici (il montre son cœur), des lunettes noires, tous, Jonah Lomu qui descend le dernier avec un casque sur la tête. Des montagnes ! Et nous avec nos petits sacs bleus... » Entré dans le temple, l'ailier de 1.72 m  aux cheveux peroxydés s'en va faire le tour de la pelouse, sans dire un mot, comme il en a l'habitude. Il cherche des repères près des lignes qui pourront l'aider à se situer. Puis il regagne les entrailles de l'arène.

Au-dessus de la porte du vestiaire visiteur, l'horloge blanche affiche 14 h 35. La teinte blafarde des néons tranche avec le bleu des maillots, déposés sur les bancs. L'échauffement démarre là. Il s'intensifie sur quelques mètres carrés. «On va faire monter la pendule » , dirige Pelous en emportant avec lui les avants puis les trois-quarts dans une course circulaire effrénée. Les murs blancs transpirent. Pelous soulève Benazzi. Ntamack et Juillet s'entrechoquent les épaules avant de s'étreindre, coups de poing dans le dos.

Le claquement des crampons sur le carrelage masque le brouhaha naissant des supporters, tout proches. « On se replace le plus vite possible, même quand on est morts » , éructe Ibañez. Richard Dourthe, regard fixe, est assis, le dos courbé. Son talon martèle le sol. « On est des champions, des champions ! De quel droit, de quel droit ! » ,  s'égosille Galthié en tournant en rond. Bernat-Salles mouille sa chevelure grise, la plaque en arrière. Il embrasse Pelous. Tous se mettent enfin en ligne, quittent le vestiaire. Les All Blacks les rejoignent dans le court couloir qui mène à la pelouse. Galthié contemple ses adversaires, les trouve élégants dans leurs maillots moulants. Apercevant Bernat-Salles à côté de Lomu, il s'approche de son ailier. Lamaison en fait de même. « On va t'aider » , lui glissent-ils. Vient alors l'heure du haka...

Vu de dos, c'est une boule de bowling à la trajectoire parabolique dégommant sans effort apparent de frêles quilles bleues. Le panneau d'affichage électronique indique 24 minutes de jeu et Jonah Lomu vient de renverser six Français en huit secondes avant de marquer un essai, permettant aux All Blacks de reprendre l'avantage au score (14-10). À la suite d'un regroupement aux vingt mètres, Kelleher l'aperçoit, au loin, sur sa gauche. « Je le vois, avec une attitude genre donne-moi la balle, s'il te plaît. » Il envoie une longue passe  vers Cullen. Sentant Dourthe monter à toute vitesse sur lui, le centre donne le ballon sur un pas dans les pieds d'un Lomu trépignant, arrêté aux trente mètres. « Pour une fois, la défense française est désorganisée », se dit le Néo-Zélandais, désireux de balayer la désagréable intuition qui l'a saisi depuis le coup d'envoi.

Bernat-Salles tente l'interception. « Le ballon tombe pratiquement par terre, je vais pour mettre le pied, je le rate, il me manque 3 cm, il prend le ballon, raconte l'ailier français en se rongeant les ongles. Je ne me dis pas que c'est fini, il y a du monde derrière, Abdel (Benazzi) arrive, il y a du lourd.  » Titou Lamaison se rend le premier au contact d'un Lomu qui lance sa course. D'un puissant raffut, le Néo-Zélandais le projette au sol. « Seize ans plus tard, j'ai toujours l'empreinte de sa main sur mon torse », ironise l'ouvreur.

Puis Émile Ntamack amène le joueur des Counties à prendre l'extérieur. Ballon blotti dans sa main gauche, la star crochète le trois-quarts, redresse brusquement sa course et percute un amas de Bleus composé de Xavier Garbajosa, Christophe Juillet, Cédric Soulette, Ntamack revenu et un Benazzi surgissant à toute allure de travers. L'impact est spectaculaire. « Ping pang pong, ils ont tous rebondi sur lui », résume Bernat-Salles, un sourire à la commissure des lèvres. Ntamack (1.89 m, 98 kg) et Benazzi (1.97 m, 112 kg) se retrouvent cul sur la pelouse à quelques mètres de leur en-but. « Il m'a balancé », en rigole désormais l'ancien deuxième-ligne agenais. Lomu, lui, est toujours debout. Il pivote à 360 degrés, plonge, aplatit, se relève, balance le ballon comme on jette un noyau de cerise.

Cet essai de légende, Kees Meeuws ne s'en souvient pas vraiment. « J'étais sur le banc des remplaçants en première période. Quand le ballon lui est arrivé, mon voisin s'est mis debout et a sauté, je n'ai rien vu, je n'ai compris ce qu'il s'était passé que sur les ralentis », se remémore dans un éclat de rire communicatif celui qui s'est reconverti en agent immobilier à Dunedin, dans le sud de la Nouvelle-Zélande. « Cet essai m'a rappelé celui de la demi-finale de la Coupe du monde 1995 lorsque Jonah avait marché sur l'Anglais Mike Catt », glisse de son côté le toujours gaillard Craig Dowd, alors l'un des cadres de la sélection.

Quand Lomu est cité par ceux qui l'ont côtoyé sur les terrains, son nom est souvent répété deux fois consécutivement de manière admirative. Une première pour se souvenir du joueur qu'il était, une seconde pour l'imaginer en action. « Jonah Lomu... c'est Jonah Lomu ! s'esclaffe ainsi Kelleher. C'est le meilleur joueur de l'histoire du rugby. Je crois qu'on ne reverra jamais un autre Jonah Lomu », conclut, catégorique, le demi de mêlée.

Le légendaire ailier des All Blacks a également marqué ses adversaires. À tel point que Christophe Dominici a donné le nom de Lomu à son énorme chat. « C'est un Maine Coon, le plus gros chat du monde, il pèse 9 kg, précise l'ancien international tricolore en tentant d'esquiver les coups de griffes du félin sur l'encolure de son T-shirt en lin. Je l'ai donc appelé Lomu. Ma fille m'a demandé: c'est quoi Lomu ? C'est Jonah Lomu, je lui ai montré des images...» 1, 95 m, 118 kg, une petite houppette sur l'avant d'un crâne rasé, des jambes comme des poteaux, un buste sans fin et une vitesse de sprinteur (moins de 11 secondes au 100 m). Le physique ultime. De quoi faire passer son vis-à-vis du jour pour un gringalet.


Conscients du danger que représente un Lomu lancé, les Bleus ont établi des tactiques pour limiter son influence. « J'avais pour mission de le faire courir en tapant des ballons dans son dos, développe Lamaison. Si je ratais mon coup de pied, je savais qu'on prendrait 5 points de suite et que Philippe (Bernat-Salles) viendrait me sauter à la gorge. » « C'est ce que je dis aux débutants quand ils ont en face d'eux un joueur plus costaud qui traverse le terrain tout seul : dès qu'il a le ballon, toute l'équipe va sur lui, expose Villepreux. Toute ! Et ils le font. Ils l'arrêtent. C'était pareil avec Lomu. Dès qu'il avait le ballon, il fallait y aller à deux-trois pour le bloquer. J'avais aussi parlé avec Bernat-Salles, je lui avais dit : il faut que tu montes le chercher très haut, que tu coupes les extérieurs, que tu l'empêches de recevoir le ballon avec de la vitesse. » « Oui, choper Lomu dès qu'on peut... c'est facile... Sur le papier tout le monde aurait dû choper Lomu », répond aujourd'hui Bernat-Salles en esquissant une moue dubitative.

Comment arrêter l'autobus Jonah ? Cette question, Josh Kronfeld se l'est également posée. Devenu une pièce maîtresse des All Blacks en 1999 et le poisson pilote de Lomu, le talentueux troisième-ligne a eu l'occasion de se frotter au colosse en club avant de lui être associé en sélection. Il se souvient ainsi s'être retrouvé en face de l'ailier.

 

« C'était un phénomène, il montrait quelque chose que le monde n'avait encore jamais vu, décrit de son côté Jeff Wilson dans un débit de mots effréné. Étant donné les circonstances, les problèmes de santé qu'il traversait, c'était bien de le voir accomplir ses rêves, il était la star de la Coupe du monde. Son histoire est pleine de drames, mais il était important pour nous », insiste l'arrière, adversaire de Lomu depuis le lycée et partenaire préférentiel chez les All Blacks.

Le géant est en effet ébranlé depuis plusieurs années par une maladie. Dès 1994, l'année où il a enfilé pour la première fois la tunique noire, à 18 ans, Lomu est atteint de troubles rénaux. Quelques mois après la Coupe du monde 1995 en Afrique du Sud, où il a explosé, il souffre de fatigues chroniques. Ses périodes de convalescence anormalement longues après des blessures bénignes inquiètent le médecin des All Blacks, John Mayhew. Il lui fait passer des examens sanguins. Le diagnostic tombe lors des fêtes de Noël 1996: la star est atteinte d'un syndrome néphrotique, une grave maladie rénale. Sa carrière est en péril, les spécialistes lui donnent une chance sur deux de retrouver les terrains. Un nouveau coup dur à encaisser pour celui qui fut ballotté dans son enfance entre les Tonga, terre d'origine de ses parents, et Auckland, où il retrouva un père alcoolique et violent. Un nouveau combat à mener pour Jonah, l'ancien ado bagarreur du quartier chaud de Mangere.

L'homme-montagne met entre parenthèses sa carrière pendant plus de huit mois pour s'astreindre à un traitement lourd, le protocole Ponticelli, qu'il compare dans son autobiographie à une forme basique de chimiothérapie. La prise de prednisone, un corticostéroïde, le fait grossir; il pèse jusqu'à 150 kg. Celle de chlorambucil, un agent anti-cancéreux, aiguise son odorat et son goût jusqu'à la nausée. Il est également victime de spectaculaires sautes d'humeur. Mais le rugby ne quitte pas son esprit. Lomu garde un œil sur des All Blacks invincibles en 1997 (onze victoires et un nul en douze matches). Il regagne l'entraînement au mois d'août, retrouve la compétition en septembre. Plus déterminé que jamais. Resté en contact avec son joueur durant toute la durée de sa convalescence, John Hart finit par lui téléphoner pour lui annoncer sa sélection pour la tournée de fin d'année en Europe. « Félicitations Jonah, tu viens avec nous, bien joué. » L'ailier décrit ce jour comme l'un des plus beaux de sa vie.

La star, qui vient de rejoindre l'équipementier Adidas, n'est toutefois plus considérée comme un élément incontestable de la Nouvelle-Zélande. Il  prend part au Tri Nations 1998, mais n'a plus le même rayonnement qu'avant sa maladie. Sa place pour la Coupe du monde semble remise en cause. En février 1999, faute d'atteindre les standards physiques fixés par le staff, il est exclu d'un camp d'entraînement avec les troupes du SAS, une unité d'élite de l'armée néo-zélandaise. Pour réintégrer le groupe, Lomu doit courir un 3 000 m en moins de 13 minutes et 30 secondes. Une nouvelle fois, il s'accroche, parcourt les 3 km en 13'29. Retour à la case départ.

S'il regarde en spectateur ses coéquipiers punir la France dans le vieux stade de Wellington en juin, c'est parce qu'une folle envie de retrouver sa place de titulaire l'anime. « Il n'était pas sûr d'être sélectionné, il était inquiet, ne jouait pas si bien, beaucoup de gens disaient qu'il ne méritait pas sa place », avance Doc Mayhew, devenu au fil des traitements le médecin personnel et un ami du joueur. Lomu gratte des fins de match du Tri Nations 1999 en remplaçant l'étoile montante, Tana Umaga. Il sue corps et âme pour revenir. Fin psychologue, Hart se félicite, il a réussi son coup: disposer d'un Lomu revenu à haut niveau pour la Coupe du monde.

« Nous ne savions pas tout de sa maladie, de ce qu'il traversait, se rappelle le sélectionneur, resté proche du joueur, dans un sourire de candidat à la présidence américaine. Il était sous pression. Je lui ai parlé très tôt, je lui ai dit: écoute, mon but est de t'avoir à la Coupe du monde. Ce qui signifie que tu dois être en condition et aller jusqu'en 1999 doucement. Ça a toujours été notre plan. Nous avons été critiqués parce que certains pensaient que nous le rejetions, mais c'était juste parce qu'il n'était pas encore assez en forme et qu'il pouvait progresser... Et bien sûr, Umaga, Wilson, Cullen, étaient aussi très bons à l'arrière. » Hart décale finalement Cullen au centre et Wilson à l'arrière pour offrir une place à sa star.

 

 

 

 

 

 

Son retour en tant que titulaire, Lomu l'effectue pour l'entrée des All Blacks dans la Coupe du monde, contre les Tonga, le pays où il a grandi. Face à des joueurs qu'il connaît bien et qui le ciblent, il marque deux essais. En confiance, il monte en puissance. Face aux Anglais, à Twickenham, il inscrit un nouvel essai, superbe. Une course de 60 mètres sur laquelle il résiste à la charge de quatre joueurs. Furieux, Lawrence Dallaglio tente de le frapper alors qu'il est encore à terre, le ballon aplati derrière la ligne d'essai. Pas de quoi perturber le monstre ressuscité. Il score encore face à l'Italie puis l'Écosse...

Lomu parachève sa performance face à la France, à Twickenham, en début de seconde période. Après avoir superbement combiné avec Wilson, il slalome entre les plots bleus et s'en va inscrire son second essai de la partie, donnant quatorze points d'avance à son équipe (24-10). Le redoublement comme sa course respirent l'intelligence de jeu. La facilité avec laquelle il vient de pénétrer dans la défense française déconcerte. À quelques mètres de Lomu, Xavier Garbajosa n'ose pas regarder ses partenaires, dévoré par les remords. Dernier rempart des Bleus face à l'autobus noir, l'arrière du Stade Toulousain s'est écarté à son passage.

Pour des gaillards habitués à s'envoyer sur un terrain, pleins de courage ou d'inconscience, le mot est presque proscrit. La peur. C'est pourtant bien elle qui a poussé Garbajosa à s'écarter de la route de Lomu. En une fraction de seconde avant l'impact, l'arrière toulousain revoit « tous les mecs que Lomu a déjà mis sur le cul », les images défilent, il se dit que le Néo-Zélandais va « l'exploser », lui « raccourcir la colonne vertébrale de 20 cm ». Le temps que l'effrayante pensée s'évapore, le géant est déjà sur lui, il s'efface. « Un moment de panique », finira par lâcher le joueur, plus d'un an après le match. « Je me suis déçu. Après, quand je me regardais dans la glace, je me disais : enculé, pourquoi tu t'es pas mis en face ? Au moins te mettre en face de lui. »

Ses coéquipiers ne lui reprocheront pas ce geste, même seize ans plus tard. « On n'en a jamais parlé, jamais, coupe Fabien Galthié au moment d'évoquer l'action. À chaque fois que je la regarde, je refuse de le voir. C'est presque un sujet tabou. » « Je pense que ça lui a fait beaucoup de dégâts, pour la suite de sa carrière, s'anime Christophe Dominici, qui partageait sa chambre avec Garbajosa en 1999. C'est un garçon qui a du tempérament, du courage, qui ne s'échappe pas, mais là... sur cette situation, il est passé à côté, sur ce centième de seconde, ce qui lui est passé dans la tête, entre le sacrifice et se décaler... son corps a jugé bon de se décaler. C'est peut-être un mal pour un bien. En finale, il met l'épaule, il se la fait luxer. Vous voyez. Ce n'est pas un mec qui s'échappe. »

L'ouverture en verre du toit de la maison de Dominici illumine son visage. Ses traits sont tirés par la fatigue, mais son regard a gardé la malice de ses 27 ans. Son langage corporel, tout en douceur, comme les pauses qu'il marque entre deux phrases, sont ceux d'un homme apaisé. Désormais chef d'entreprise, il se rappelle avoir été tourmenté toute la semaine du 31 octobre 1999, veille de fête des morts. « J'ai du mal avec le mot peur. Mais il y avait une appréhension qui était importante », soutient-il dans un premier temps.

Poids de l'enjeu, doute de l'échec, crainte de l'humiliation en Mondovision... Au matin du match, la mécanique de la peur se met progressivement en place dans l'esprit de Dominici. À une heure et demie du coup d'envoi, le venin de l'effroi s'empare de son corps, il est pris de panique. Il appelle alors Pierre Césano, son kinésiologue. Les mots de celui qui est alors un de ses proches l'apaisent.

« Si je les affronte physiquement, que va-t-il se passer ? », interroge le joueur. « N'affronte pas leur puissance physique. Tu perdrais. Joue sur tes qualités, sois une guêpe, pique et tu t'en vas. Tu peux gagner sur ce registre. Maintenant si tu veux les affronter...
– Une guêpe contre Lomu ou Umaga, mais je vais me faire marcher dessus ! 

– Alors, joue tout dans l'évitement. Sois un poisson dans une rivière, évite les rochers, remonte le courant, sers-toi de leur force. »

Chaque Bleu a combattu à sa manière ses propres démons à la veille du match. Après avoir enchaîné les allers-retours entre sa chambre et le hall d'hôtel en trépignant, Philippe Bernat-Salles s'est installé sur son lit. Il s'est alors imaginé stoppant Lomu sur le terrain, marquant cinq ou six essais. Méthode Coué revisitée. Titou Lamaison partageait sa chambre. L'ouvreur a évacué son stress en étudiant tactiques et systèmes, en enchaînant les pénalités sur le terrain d'entraînement. Quelques mètres plus loin, Abdelatif Benazzi s'est mis à méditer. Il « accepte la peur,  va chercher derrière pour en ressortir plus puissant, pour se saisir d'une énergie cachée ». Gaillard, il est entré dans la piaule de Garbajosa et Dominici. « Il a dû arriver en faisant le chaud bouillant, on l'a massacré  », se marre l'ancien ailier du Stade Français, encore content d'avoir soulevé et mis à terre le grand Abdel. Ce n'est pas Lomu, mais ça y ressemble.

En pénétrant sur la pelouse de Twickenham, les Français sont encore dans un entre-deux. Concentrés, mais pas libérés. Subir le haka pourrait les plomber. Taine Randell, le capitaine néo-zélandais, s'avance pour commander la mythique danse rituelle et lance ses incantations. Olivier Magne et Richard Dourthe tournent le dos aux All Blacks, haranguent leurs coéquipiers. Benazzi fixe son adversaire direct, Norm Maxwell. « Il a baissé les yeux, je me suis dit, toi, je ne vais pas te lâcher. » Pour une fois, les Bleus ne perdent pas cette guerre psychologique. « Les All Blacks puisent beaucoup d'énergie dans le haka, souligne Dominici. Un jour, j'ai vu Kelleher le faire à côté de moi, il était très fatigué après l'avoir exécuté. Les Blacks se coupent la respiration, se tétanisent... ils vont très loin. Ils pompent aussi l'énergie de l'adversaire. Mais ce jour-là, ils ne nous ont rien pompé. Car, après le haka, nous nous sommes mis en cercle... »

Pendant que les All Blacks se déploient sur le terrain, que l'arbitre porte le sifflet à sa bouche, les Bleus se réunissent, se tiennent par les épaules. Le capitaine, Raphaël Ibañez, entonne a capella la Marseillaise. D'une voix, ses coéquipiers l'accompagnent. Ces instants-là resteront dans la mémoire de tous les Tricolores. « Il y a eu une magie, se rappelle Titou Lamaison. Moi, je n'ai pas pour habitude de chanter au moment des hymnes mais, là, j'ai gueulé comme un fou. On est quinze. Quinze fous. On s'adore, on s'aime, plein de choses ressortent. On va jouer des mecs qui sont super puissants, incroyables, ils te promettent la guerre, et toi, petit Français, tu dis j'accepte quoi. Faut être barge ! Après ce moment improvisé, on est transformés, dans un état second. » «Pas mal de mes coéquipiers sont en pleurs...Je ne suis même pas sûr d'avoir reparlé de ces instants parce que je n'étais pas certain que ça s'était vraiment passé, c'était comme dans un rêve. Je ne sais pas si je fais partie des joueurs qui sont en pleurs, je ne crois pas », hésite Marc Lièvremont.

« L'arbitre nous pressait pour qu'on commence le match, nous, on s'en foutait complètement, savoure encore Galthié en secouant légèrement la tête. Il pouvait nous appeler, on ne l'entendait pas. On se regarde, les mots sont forts, les regards sincères, c'est notre haka. En l'effectuant, les Néo-Zélandais peuvent libérer les hormones qui inhibent, notamment la dopamine. On a récupéré cette méthode pour se libérer à notre tour. Ça nous a fait un bien terrible. » « On dit toujours que le coq est le seul animal qui chante les deux pieds dans la merde, résume Max Godemet en riant. C'est aussi ça, c'est en nous. »

Après le haka, les Bleus se réunissent et entonnent une Marseillaise improvisée.

Sur le terrain, les Bleus se livrent totalement. Seules les charges de Jonah Lomu les transpercent et ravivent des peurs primaires. « Mais tu as le droit de t'échapper devant lui, c'est le plus grand, tu ne peux rien contre ça. Ça ne nous inquiète pas », rétorque Lamaison. En retard de sept points à la mi-temps, les Bleus vivent un nouvel électrochoc dans l'intimité du vestiaire. Celui qui les fera définitivement basculer de l'autre côté de la trouille.

D'habitude peu bavard en ces occasions, Marc Lièvremont prend la parole. « Mais vous ne voyez pas qu'ils ont peur ! Regardez-les dans les yeux », lance-t-il. « C'est vrai qu'en général j'étais centré sur mon jeu dans le vestiaire, mais, là, j'avais été frappé par le regard des Blacks en fin de première période. On pouvait y lire du doute. » Ibañez, Benazzi, Villepreux, Galthié, tous véhiculent le même message devant le groupe. « D'habitude, quand tu es derrière au score et que tu sors du vestiaire, tu te dis : allez, merde il reste quarante minutes... alors que, là, on est revenus transcendés, s'extasie toujours Lamaison. On se foutait du score, il fallait marquer des points, tout le temps. Avancer, avancer. » Qu'importe donc que Lomu score encore et fissure l'armure de Garbajosa. Les Bleus sont solidaires, décomplexés, libérés de leurs peurs. Presque physiquement, ils la transmettent à leurs adversaires. Avec leurs poings, avec leurs crânes. Josh Kronfeld en est témoin.

Chez les All Blacks, il endossait le rôle du téméraire. Gratter des ballons dans les zones de ruck, ralentir le jeu adverse et fluidifier celui de son équipe en nettoyant, voilà le style dans lequel il excellait. Considéré par les Français comme l'un des éléments clefs du système néo-zélandais, Kronfeld a subi un traitement particulier durant quatre-vingts minutes. « Stan Soulette l'a assommé », synthétise Dominici en haussant les sourcils. « Stan était plus que miro, c'était le mec, sans lunettes, il ne voyait rien, précise Lamaison. Il pouvait blesser autant un adversaire qu'un partenaire. Je ne sais pas si j'exagère en plus. On lui avait dit, quand tu vois une tache noire, dans un rayon d'un mètre, tu plonges. Et la tache noire, c'était Kronfeld. »

Des yeux enfoncés dans leurs orbites, une mâchoire tombante, 1, 85 m, près de 100 kg, un accent façon patate chaude... l'ancien troisième-ligne néo-zélandais a l'allure d'un cow-boy. Le genre franchement amical, à vous appeler «mon pote » cinq minutes après vous avoir serré la paluche. Un rire sonore ponctue presque constamment ses phrases. Assis à une table du Princes Wharf, sur les quais d'Auckland, il évoque à sa manière les violences qu'il a subies seize ans plus tôt. « Il y a une situation où Robin Brooke aurait dû frapper un Français. Je ne sais pas qui c'était, mais il avait ses doigts dans mes yeux, lâche-t-il en rigolant. Ça aurait alerté l'arbitre sur le fait que certaines choses se passaient ! Des fourchettes, il y en a eu, au point que je ne pouvais plus voir, j'avais trop de sang dans les yeux. C'est comme ça, c'est le rugby. Je pense que les Français ont fait ce qu'ils avaient à faire pour gagner. Ça fait partie du jeu. »

Doc Mayhew, le médecin des All Blacks, n'a pas non plus de reproches à prononcer, ni de morale à proférer. Il a juste constaté ces violences. « Josh est sorti du terrain avec de terribles marques. Un autre joueur avait des marques au scrotum. C'était un match physique, brutal, mais en 1999, le rugby était brutal. »

Dans le jeu aussi, les Bleus font de plus en plus mal aux All Blacks dès le retour des vestiaires. Richard Dourthe, dont la réputation de doux dingue a traversé les océans, secoue Tana Umaga à la réception d'une chandelle. « Richard revient vers moi, il me dit : "regarde ce que j'ai dans les mains !" Il avait des dreadlocks d'Umaga, hallucine toujours Lamaison. Quelques minutes plus tard, nouvelle chandelle, Umaga regarde davantage Richard qui monte sur lui que le ballon. Et il rate le ballon. Ou il n'y va pas. Il s'est dit merde, ce mec est fou. Même nous, on commence à faire peur aux All Blacks. Et c'est la période où ils ne voient plus un ballon.»

C'est une vague bleue qui a déferlé sur 80 mètres, à peine ralentie aux passages de mouvantes digues noires finalement englouties. À la réception d'un long renvoi de Mehrtens, Titou Lamaison a donné l'assaut sur ses 22. Il fonce vers la ligne de front et trouve Abdelatif Benazzi au soutien. Plaqué, le deuxième-ligne libère aussitôt pour Fabien Galthié. Ce dernier trouve Christophe Dominici côté fermé. «Je ne sais pas pourquoi, Umaga, devant moi, glisse, se souvient l'ailier. Je fais crochet intérieur, l'intervalle s'ouvre, je fais cadrage-débordement sur Mehrtens puis sur Wilson. Cullen, qui allait très vite, me rattrape par mon sale short, qui était trois fois trop grand pour moi... Je tombe. Le ballon est libéré, Richard Dourthe veut ouvrir du mauvais côté, il prend l'information, se retourne...» «Je l'appelle une fois, peut-être deux au maximum, enchaîne Lamaison. La réaction de Richard est marrante, il y a un brouhaha incroyable, tout le public est debout, mais malgré ça, il m'entend ! » Dourthe le sert côté droit, où les Bleus sont en supériorité. Lamaison n'a plus qu'à aplatir dans l'en-but néo-zélandais.

C'est à la 20e minute de cette demi-finale de Coupe du monde que les Bleus ont pu s'apercevoir que les All Blacks pouvaient être terrassés par leur jeu de mouvement. «L'essai est d'une rare qualité, il n'y a rien de faux, valide Pierre Villepreux avec seize ans de recul. Tout le rugby y est: oser contre-attaquer, trouver un bon soutien, libérer une balle vite, traverser la défense, aller du côté où les adversaires ne sont pas... Quand on fait cette analyse-là, le rugby est facile à jouer », se délecte-t-il dans un sourire.

Moins de trente secondes de jeu, cinq porteurs de balle et une savoureuse impression de fluidité pour un tableau qui a aussitôt intégré le musée du French flair. Si le concept, inventé par un journaliste anglais en 1963 pour magnifier l'inspiration des joueurs tricolores, possède ses têtes de gondole et ses actions de légende, sa définition demeure complexe, son existence sujette à débat. Tout juste peut-on évoquer l'esthétique de la gestuelle balle en main, la précision et le timing des passes, la capacité de créer des mouvements offensifs depuis son camp, de faire jaillir de ce qui apparaît comme un désordre une solution collective à partir d'une initiative individuelle inattendue.

Pierre Villepreux est l'une des figures tutélaires de ce jeu à la française. À l'évocation même du terme de French flair, son visage s'illumine, ses quelques rides d'homme de 72 ans s'effacent derrière une expression juvénile. «Le French flair, c'est la capacité pour les joueurs à comprendre où le jeu va se diriger, à trouver une solution dans une situation où il y a peu d'options, mais que l'on peut renverser grâce à sa créativité et sa prise d'initiative », expose-t-il sur un ton professoral. Dans sa bouche, le concept se mêle à l'idée de jeu de mouvement, d'adaptabilité, se confond avec «l'intelligence situationnelle», terme qu'il avait employé en 1999, non sans attirer critiques et ironie de ses détracteurs.

C'est cette obsession du jeu qui a rapproché au début des années 1970 Villepreux, l'universitaire, de Jean-Claude Skrela, le fils de paysans polonais immigrés dans le Gers. Sous les ordres d'entraîneurs comme Jean Gajan ou Robert Bru à Toulouse, ils ont affiné leur conception du rugby, perpétué la tradition du beau jeu, puis l'ont sublimé dans les années 1980, quand ils ont pris les rênes du Stade, remportant au passage trois titres de champion de France (1985, 1986, 1989).

« L'idée était de former des joueurs à être intelligents dans des situations aussi variées qu'on en rencontre sur un terrain, poursuit Villepreux. Et les former ne veut pas dire leur donner des recettes, mais les amener par des entraînements à trouver eux-mêmes des solutions, à faire des expériences, bonnes comme mauvaises. Il fallait aussi que tous les joueurs agissent selon des références communes qui permettaient au porteur de balle d'agir et aux autres de réagir et de se distribuer afin que le jeu avance. »

Ce rugby total, Skrela l'avait en tête lorsqu'il a débarqué sur le banc du quinze de France au lendemain de la Coupe du monde 1995. Mais le tacticien s'est rapidement heurté aux réticences de joueurs pas forcément rassurés par sa philosophie, eux qui évoluaient quotidiennement dans des clubs où primaient la conquête et la défense. Logiquement, les Bleus, brouillons, ont terminé troisième du Tournoi des Cinq Nations 1996. Mais les joueurs ont progressivement digéré le message de leur entraîneur, qui lui-même s'est adapté à son nouveau poste. Ensemble, ils ont réalisé le Grand Chelem en 1997 et 1998.

Entre-temps, la Fédération a accédé à la demande de Skrela, longtemps refusée, de voir Villepreux le rejoindre dans son staff. La débâcle infligée par les Sud-Africains (10-52, le 22 novembre 1997) lors du dernier match des Bleus au Parc des Princes a toutefois marqué une rupture au cours de cette montée en puissance. Les Springboks ont déployé durant cette rencontre une organisation novatrice, basée sur la polyvalence des joueurs. En fonction de la construction du jeu, des piliers se sont retrouvés en position d'ailier, des trois-quarts au milieu des avants. Le staff français en est alors persuadé : leur équipe doit s'adapter au plus vite à cette évolution.

Deux ans plus tard, alors que la Coupe du monde a débuté, ces nouveaux principes ne sont cependant pas encore assimilés. «Quand on dit à un Califano : bon toi, le pilier tu vas rester à l'aile, ça perturbe. Parce que les joueurs étaient obligés d'aller vers des tâches qu'ils ne maîtrisaient pas », se souvient Villepreux. Perdue lors du Tournoi des Cinq Nations 1999, la confiance des joueurs dans leur capacité à produire du jeu est toutefois progressivement revenue durant la Coupe du monde. D'abord, en fin de match contre les Fidji, puis surtout contre l'Argentine. « Quelque chose dans nos intentions de jeu s'est dessiné lors de ce quart de finale, témoigne Benazzi. Par exemple sur l'essai marqué par Bernat-Salles, j'ai récupéré le ballon dans nos 22 m. D'habitude, la première chose que je faisais dans ce cas, c'était sécuriser le ballon et aller péter. Là, j'ai eu la réaction d'ouvrir sur les extérieurs. »

 
Contre l'Argentine, les Bleus de Benazzi, Magne et Lièvremont avaient joué sans retenue.

La semaine précédant la demi-finale contre les All Blacks a également été décisive dans cette quête du jeu. Le message du staff a rejoint celui des joueurs et a viré à l'obsession : oser jouer contre les Néo-Zélandais est la seule solution pour les battre. Le groupe s'est responsabilisé. Davantage sous la forme d'une prise en main que d'une prise de pouvoir. « Je crois qu'un staff parvient à tirer la quintessence de son groupe quand ce dernier arrive à s'autogérer, raisonne Lamaison. En l'occurrence, on en a été capables : le staff nous donnait deux-trois détails, mais ce n'était pas eux qui jouaient, nous étions sur le terrain et nous étions capables à n'importe quel moment d'employer une tactique ou de la changer. »

«La semaine avant la demie, on en a fait le minimum, confirme Villepreux. On les a laissés se débrouiller. À un moment, il faut que l'entraîneur disparaisse et s'il disparaît totalement, c'est bon signe, c'est que les joueurs n'ont pas besoin de lui. » «Ça s'est fait naturellement, des leaders de touche ont pris la touche en main, les leaders de mêlée ont pris la mêlée en main », se souvient Bernat-Salles en plissant les yeux. «Quand tu es acculé, tu te responsabilises, poursuit Galthié. Ceux qui décidaient étaient suivis collectivement. Les joueurs s'appropriaient l'histoire. Il y avait une sorte de consensus, d'engagement, de fusion. » Des tactiques ont alors été établies: des courses négatives des avants, du jeu petit côté, du jeu au pied dans le dos, notamment d'un Lomu, moins endurant que les autres arrières, une rush defence etc. Le staff a insisté sur les relances, la capacité de jouer sur les ballons tapés ou perdus par les All Blacks. Villepreux a fait travailler le jeu au pied derrière la ligne néo-zélandaise...

Une peur dissipée, un corps transcendé, une volonté farouche de jouer, un esprit grégaire revanchard, rebelle, et malgré le score (10-24), une confiance sincère en soi et en ses partenaires... Après le second essai de Lomu, à la 45e minute, le groupe français est une masse bouillonnante d'émotion. Un monstre à quinze têtes qui se réunit une dernière fois derrière ses poteaux avant d'exploser. En bon ouvreur, Titou Lamaison montre le chemin à ses partenaires. En une poignée de minutes, de la 47e à la 55e, l'artificier ramène les Tricolores à deux points de leurs adversaires en enfilant deux drops puis deux pénalités. Trente secondes plus tard, Wilson vient s'encastrer sur Ibañez et Lièvremont, à 60 m de son en-but. La suite appartient à la légende.

A la différence du passage à vide, elle est autorisée. Un attaquant est envoyé en leurre pour attirer le plaqueur et libérer de l'espace pour le joueur à qui le ballon est en fait destiné

Les défenseurs montent très rapidement et tous ensemble pour couper les extérieurs

 

Trois minutes plus tard, Pierre Villepreux apparaît sur les écrans de télévision. Il est en pleurs. « Je ne sais pas si j'étais en larmes, mais, oui, il y a un moment d'émotion, c'est sûr... Ce n'est pas le résultat en soi qui m'a perturbé, c'est la capacité à défier l'adversaire par le jeu. » Dans la foulée de l'essai de Dominici, les Bleus viennent en effet de tromper à nouveau la défense noire. Cette fois, c'est Dourthe qui est allé marquer, portant le score à 36-24. L'action a débuté par un énorme groupé-pénétrant des Bleus, qui a fait avancer l'équipe de quinze mètres.

Sollicité par Galthié aux abords de l'en-but néo-zélandais, Lamaison a tapé par-dessus. Comme Villepreux l'avait incité à le faire. Comme il l'avait travaillé avec Dourthe lors des entraînements. Le centre a suivi, s'est jeté comme un damné pour devancer Wilson. « T'imagines, tu travailles une situation à l'entraînement pendant la semaine, et tu croises les doigts pour qu'elle se représente en demies, à Twickenham, contre les All Blacks... Et elle se représente, n'en revient toujours pas Lamaison. C'est comme un cours de mathématiques où t'apprends une table par cœur, et tu la récites finalement devant le prof. Là, c'est pareil. Quelque chose comme ça, ça ne m'est quasiment jamais arrivé dans ma carrière. Mais là, on le réalise. Je suis dans la zone. On est tous dans la zone. » Twickenham chante « Allez les Bleus ! » avec l'accent anglais. Les All Blacks sont groggys, asphyxiés.

Apôtres de la modestie, ils viennent d'être pris en flagrant délit d'excès de confiance. Eux qui réussissaient tout depuis un mois réalisent brutalement que dix minutes de folie bleue ont toutes les chances de les renvoyer au pays. « Nous n'avons pas traité la France avec autant de respect que nous aurions dû, regrette Craig Dowd, la mâchoire serrée. Mais ce match... le ballon avait une forme étrange, les rebonds prenaient des directions insolites, ils atterrissaient toujours dans leurs mains, comment pouvions-nous stopper ça ? » «Ça ne s'explique pas, atteste Kelleher, l'air hagard. Je crois que tu peux parler avec les All Blacks de toutes générations, ils vont te dire qu'ils n'ont jamais vu un match qui bascule comme ça. »

 «Ça a tourné à la panique, l'équipe a dérivé, regrette John Hart en secouant la main, comme pour évacuer ce souvenir. Chacun regardait son voisin pour qu'il fasse quelque chose. La réalité est qu'on manquait d'expérience, de leadership. En 1997 puis en 1998, nous avions perdu Sean Fitzpatrick, un grand leader, mais aussi Zinzan Brooke, un génie tactique, Michael Jones, le meilleur joueur que j'ai vu sur un terrain, Olo Brown, qui contrôlait notre mêlée, et Frank Bunce, un arrière d'expérience. Quand j'y réfléchis, je pense que cette équipe all black était la moins expérimentée envoyée à une Coupe du monde. »

Sans eux, les Blacks sont incapables de stopper l'élan français. Les Bleus continuent de les agresser, ils profitent de chacune de leurs erreurs, ne lâchent plus rien, même l'accessoire. Meeuws part à l'essai alors que l'arbitre a sifflé ? Dourthe le stoppe quand même. Wilson file vers l'en-but français ? Garbajosa l'éjecte en touche au dernier moment. Sur une attaque placée, la défense tricolore s'organise en rush defence perturbant la transmission de Mehrtens à Umaga. Le ballon tombe sur les 22 français, Lamaison tape au loin. « Je frappe le ballon uniquement pour que l'on sorte de notre camp. »

Olivier Magne lance le sprint, chassé par Wilson. Quelques mètres derrière, Philippe Bernat-Salles s'élance à son tour. « Ils ont 6-7 peut-être 8 mètres d'avance. Je me dis vas-y, on ne sait jamais, tu pourras peut-être servir à quelque chose, Olivier est tout seul et je savais qu'il serait devancé à la course par Wilson. » Magne est pourtant le premier sur le ballon. Comme un footballeur, il tape au pied. « Quand il a frappé le ballon, j'ai pensé, s'il tire tout droit, j'éviterai l'essai, se rappelle Wilson. S'il tire loin de moi, ça va être compliqué. » Les rebonds sont encore tricolores, le ballon s'éloigne de Wilson.

«Je lui avais repris 7-8 m sur 50, je me suis dit, il en reste 30-40, il ne va pas m'en mettre deux, réplique Bernat-Salles. On se tire la bourre, le rebond part un peu sur la gauche, il aurait pu partir ailleurs... t'y crois, tu vas au bout, ça marche. » L'ailier français double Magne, résiste à Wilson et s'envole vers la finale, son équipe avec lui. «Une fois le ballon aplati, j'attends de voir si l'essai est validé ou pas... l'arbitre était un peu à la ramasse derrière. Je regarde un peu autour de moi, je cherche... je ne sais même pas qui, il y a 80 000 gonzes autour ! » L'essai est validé. Magne effectue un salut militaire, Bernat-Salles fait le V de la victoire avec ses doigts. Il reste cinq minutes à jouer, et les Bleus ont 19 points d'avance (43-24). Ils sont en train de signer l'un des plus grands exploits de l'histoire du quinze de France. Mais ils n'en ont pas encore conscience.

Les derniers instants de la rencontre ne sont qu'une douce euphorie mâtinée d'inconscience. L'essai marqué par Jeff Wilson à la 80e n'y change rien (43-31). « On est sur le terrain, on prend du plaisir, on ne demande pas à l'arbitre combien de temps il reste, on est heureux, simplement », savoure toujours Titou Lamaison. « Il y a une ambiance surréaliste dans le stade, se rappelle Marc Lièvremont, qui était sorti sur blessure. On voit les journalistes, tout le clan français, énormément d'émotion, de joie, des gens en pleurs. » Plusieurs Bleus cèdent leur place pour que le triomphe soit partagé avec leurs remplaçants.

Le pâle soleil automnal s'est couché sur Twickenham quand l'arbitre, Jim Fleming, siffle la fin des hostilités. « On ne comprend rien, enfin, moi je ne comprends pas, lâche Lamaison en riant. Je suis heureux parce qu'on a gagné un match, mais je n'ai pas conscience qu'il va rester dans les annales, je n'ai même pas conscience qu'on a mis 40 points aux Blacks. À la limite on se dit, on est en finale... alors, on chante la chanson. » Certains s'égosillent, d'autres tourbillonnent, Franck Tournaire prend sa fille sur ses épaules, des drapeaux tricolores fleurissent, puis flottent sur la pelouse.

À quelques mètres des Tricolores, Jonah Lomu toise la joyeuse farandole. D'abord resté planté les deux pieds dans l'herbe verte, les mains sur les hanches, le géant vient finalement féliciter les Français. Un par un. La tête haute. « J'ai serré leurs mains. Bien sûr la défaite m'a fait mal, mais jouer pour les All Blacks est un privilège, écrit-il dans son autobiographie. À ce titre, vous devez accepter la défaite. J'ai dit aux autres joueurs de rester et de donner aux Français l'honneur qu'ils méritaient. La plupart sont allés au vestiaire, mais moi je n'ai pas pu. Je ne juge pas mes coéquipiers. Nombre d'entre eux étaient jeunes et peinés. Et cette peine était sans doute trop lourde à porter. »

Lomu finit par rejoindre un vestiaire néo-zélandais dévasté. « Personne ne parlait, tout le monde était assis sur le banc, avec la tête entre les mains, on regardait le sol, revoit Kelleher avant de déglutir. Dans ce cas, tu as un peu l'impression que tu es mort. » Profane, l'entraîneur adjoint des Bleus, Max Godemet, s'introduit dans le tombeau pour échanger le maillot noir de Mehrtens avec celui de Lamaison. « Ils ne bougeaient plus, assis sur leurs sièges. La mortification quoi ! »

Les All Blacks traînent leur peine pendant une semaine sur ces maudites îles britanniques. Toujours K.-O, ils s'inclinent à nouveau contre l'Afrique du Sud (18-22) à Cardiff lors du match pour la troisième place. Ce groupe est mort. Lomu, Wilson, Cullen, Mehrtens, Kronfeld ne seront jamais champions du monde. Le retour au pays a la couleur du deuil et le goût nauséeux des lendemains de cuite. « Ça a été difficile de revenir, de reprendre le rythme de la vie, concède Kelleher. On était en vacances jusqu'à ce que la nouvelle saison commence, soit pendant six semaines. Ça m'a paru être six ans. C'était le pire moment de ma carrière. Mais c'est passé, la vie continue. C'est une bonne métaphore de la vie. Ça veut dire que quand tu es en bas, tu dois être fier, et tu vas rebondir », conclut-il en redressant son menton.

Pour certains, le rebond a été long à se dessiner. «Vous, les Français, vous m'avez tué », glisse John Hart, entre ironie et dépit. L'homme de 69 ans est assis dans un canapé molletonné de son confortable appartement de Rumuera, une banlieue résidentielle d'Auckland. Un petit écriteau noir est accroché au mur de son salon. Il est rempli de mots et expressions inscrits en lettres capitales blanches: STAY HAPPY – LOVE ONE ANOTHER - SMILE – USE KIND WORDS Un sourire figé comble ses silences, ponctue ses phrases, ses souvenirs, même les plus douloureux. Surtout les plus douloureux. C'est sa manière de se protéger. De prouver qu'il a su remonter la pente. La défaite de Twickenham, seize ans plus tôt, a sonné la fin de sa carrière d'entraîneur. La vindicte populaire l'a désigné comme le coupable de cette désastreuse élimination.

« Je me sentais incroyablement désolé. Revenir ici a été difficile. Pendant deux ans... des médias ont décidé de m'attaquer. Il y a eu beaucoup d'abus. Ça a été dur pour ma famille. La Nouvelle-Zélande n'aime pas être battue. » Silence. Sourire figé.

Quelques minutes plus tard, sa femme lui demande : « As-tu raconté l'histoire des chevaux ? » Alors, John relate cet après-midi, à son retour d'Angleterre, où son fils l'a convaincu de s'aérer l'esprit en allant assister à une course de chevaux près de Wellington, où l'un de ses poulains concourait. Il raconte avec un détachement confondant comment un homme lui a craché au visage. Comment d'autres ont jeté des canettes de bière sur son cheval. « Ça a été un jour triste. » Certains All Blacks de 1999 l'ont critiqué. D'autres, comme Jeff Wilson, Jonah Lomu ou le docteur John Mayhew, l'ont soutenu et sont restés en contact avec lui.

Sur le petit panneau noir accroché dans le salon de John Hart, il y a aussi écrit TRY NEW THINGS. « Essaye de nouvelles choses ». L'ancien tacticien s'est reconverti. Il a travaillé pour les Warriors, une équipe de rugby à XIII, puis a lancé sa boîte de consulting. Il préside aujourd'hui l'Open de Nouvelle-Zélande de golf. Twickenham et ses fantômes l'ont amoché, pas broyé.

« En France, on parle souvent de la victoire des Bleus, de l'impact positif de ce match et, a contrario, il y a la défaite des All Blacks aux conséquences incroyables... ça aurait pu basculer dans un sens comme dans l'autre, analyse Lamaison à 19 000 km de là. C'est le destin. J'y crois énormément. Ce jour-là, c'était le jour de l'équipe de France. » La trajectoire d'une trentaine d'hommes s'est donc violemment heurtée sur une pelouse le 31 octobre 1999. L'impact, spectaculaire, a désigné les gagnants et les perdants, pour un soir comme pour les suivants. Après le match, la trajectoire d'un Dominici a pris une courbe inversement proportionnelle à celle d'un John Hart. Jusqu'à lui donner le vertige. « Ma vie a basculé ce jour-là, avoue l'ancien ailier. De joueur de rugby, je passe à grand joueur de rugby. Plus j'ai eu des retombées positives, plus le balancier de ma vie est monté dans le positif. Et plus il a pu redescendre dans le négatif ensuite, quand j'ai dû faire face à des échéances compliquées. »

Alors âgé de 30 ans, Fabien Galthié s'est, lui, servi de cette demi-finale comme d'un tremplin. « Cette expérience m'a boosté pour les quatre dernières années de ma carrière, les meilleures, assure-t-il. En deuxième mi-temps, j'étais épuisé, mais lucide. La tête commandait les jambes. Je me suis dit, tu peux monter dans les intensités comme ça. Je me suis entraîné plus dur. J'ai vu que je pouvais aller plus loin. »

Abdelatif Benazzi en difficulté lors de la finale contre l'Australie.

Abdelatif Benazzi en difficulté lors de la finale contre l'Australie.

Seize ans plus tard, que reste-t-il de cette rencontre ? Les trophées survivent au temps. Il n'y en a pas eu pour les Bleus. Les miracles ne se produisant jamais deux fois – surtout pas à six jours d'intervalle –, ils ont été battus en finale par l'Australie (12-35). « On était complètement lessivés, pas prêts  pour enchaîner deux matches de cette intensité », avance Abdelatif Benazzi.

S'il n'a pas garni l'armoire à trophées, le miracle de Twickenham a-t-il au moins laissé un héritage dans le jeu tricolore ? A priori non. « Cette demie illustre peut-être l'un des derniers matches du jeu que certains qualifient à la française, du French flair, explique posément Marc Lièvremont, qui a officié en tant que sélectionneur de 2007 à 2011. Mais c'était aussi un rugby à réaction, avec des matches aboutis et beaucoup de contre-performances, j'ai d'ailleurs un peu subi ce paradoxe pendant mes quatre années à la tête du quinze de France. Cette Coupe du monde 1999 illustre aussi la fin d'une époque, parce que si le rugby était professionnel depuis 1995, il y avait encore une bonne dose d'amateurisme, de légèreté, qui existe moins aujourd'hui. »

Après 1999, les gabarits se sont transformés, les rugbymen sont devenus plus grands, plus forts, plus rapides, les impacts plus violents. Les règles ont évolué, les lancements de jeu se sont multipliés, les défenses se sont renforcées. Bref, le rugby a changé, et avec lui l'équipe de France. « Contre les All Blacks, on a gagné, on a mis 40 points, après, ce n'est pas à moi de dire qu'il aurait fallu partir de ce match-là pour travailler et s'adapter, lance Lamaison. Sachant que le sélectionneur qui allait prendre ses fonctions après (Bernard Laporte) avait un autre programme, c'était foutu. On a essayé de faire du physique aux dépens du bagage technique. Donc, on ne peut pas parler d'héritage. Aujourd'hui, il me semble qu'on a perdu le rugby à la française. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai arrêté, d'ailleurs. »

Titou Lamaison s'est donc écarté du rugby professionnel. Installé dans le Pays basque, il travaille désormais dans le secteur des économies d'énergie. Mais il garde le contact avec la base de ce sport qu'il aime tant. « Je m'occupe d'une école de rugby, à Arcangues, un petit club où on est tous amateurs, bénévoles, je prends mon pied là-bas. Je laisse volontiers le job d'entraîneur pro à tous mes potes. » Car le groupe de 1999 a donné naissance à de nombreux techniciens. « Je m'étais amusé à compter l'autre jour, sur les quinze de Twickenham, il y en a treize qui sont restés dans la filière rugby, note l'ancien ouvreur. C'est énorme. Cela prouve qu'il n'y avait pas que des abrutis dans cette équipe, mais des garçons qui voulaient avancer, trouver des solutions. »

Ces techniciens puisent même parfois dans leurs expériences de 1999. « Pendant dix ans d'entraînement, la rush defence , adaptée aux temps modernes, a été mon fil rouge et j'ai beaucoup travaillé les courses négatives et les courses au large », développe Galthié, passé par les bancs du Stade Français et de Montpellier. « En termes d'expérience, cette Coupe du monde de 1999, dans ce qu'elle a eu de bon comme de moins bon, m'a certainement aidé dans la préparation puis la compétition de 2011, poursuit Marc Lièvremont. Je me suis par exemple mis en colère lorsque des joueurs sont sortis le soir après la demi-finale victorieuse contre le pays de Galles, parce que j'avais en souvenir que, nous, nous avions peut-être trop fêté notre succès en demies en 1999 », conclut l'entraîneur, dont l'équipe a fait trembler jusqu'au bout les All Blacks en finale (7-8).

Reste l'héritage des hommes. D'abord, un doux et puissant souvenir gardé pour et avec soi. « Avec le temps, c'est devenu ma madeleine de Proust, avoue Galthié d'une voix voilée de pudeur. C'est fort. Le souvenir de ce match a les odeurs de mon enfance, il est chaud, positif. Dès que j'y pense, je me sens bien, apaisé. » «Ce que je vais raconter est absurde, prévient Lamaison. Jouer au rugby à très haut niveau, porter le maillot des Bleus, ce sont des rêves de gosse, mais les réaliser procure un sentiment que, à la limite, je peux retrouver dans ma vie d'homme. Mais autour de cette demi-finale, on a vécu un moment exceptionnel. Plein de sportifs ne connaîtront pas cette plénitude, ce sentiment de côtoyer les anges. C'est pareil quand tu deviens papa pour la première fois. Tu ne peux pas le partager, c'est en toi, en toi, spirituel. Là, tu l'as partagé avec tes copains. »

Le lien qui unit ces hommes est discret, presque silencieux. Comme protégé par un serment secret et invisible. Entre les acteurs tricolores de ce match, jamais réunis tous ensemble depuis, pas question de reparler de leur exploit passé. Chacun l'explique avec ses mots, son caractère.

Pourtant, quand leurs chemins se croisent...

« Quand on se dit bonjour, je pense à ça, et je sais qu'il pense à ça, assure Galthié. On n'a jamais voulu faire quelque chose ensemble, ça ne nous est même pas venu à l'idée. Je ne sais pas, peut-être que, quand l'un de nous tombera, on se retrouvera tous ? Bon, on est jeunes encore ! Ce qui nous unit, ce n'est pas une décoration, pas une cicatrice, pas un trophée, ni un passeport, c'est plus fort, c'est un mélange de tout ça et on l'a en nous. » « Ça va au-delà du côté amitié-copinage ; entre nous, c'est fraternel, confirme Lamaison. Je ne dirai jamais de mal d'un de mes partenaires. Et si l'un d'entre nous est critiqué, ou même si l'un d'entre nous fait une erreur, je trouverai toujours un argument pour le défendre. »

Les yeux de Fabien Galthié se lèvent, soulevant ses lourdes paupières. « Celui qui était dans le groupe ce jour-là, on ne le touche pas trop. Il était là. » Et, quelque part, nous étions tous un peu avec eux.

Auteur Yann Sternis

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