EN COURS DE CHARGEMENT

Comme s'il fallait oublier le vertige, voire la peur qui, parfois, l'accompagne. Au moment du départ, sous les spatules des skieurs, ou sous le nez de la planche des snowboardeurs, le vide propose dans un même package ses dangers et ses attraits. Tandis qu'en contrebas, sur l'autre versant, des centaines de spectateurs guettent, assis dans l'amphithéâtre naturel, sous l'arrivée du téléphérique.
Ils sont montés au col des Gentianes depuis la station.
Verbier, le Valais suisse, ses chalets sport et chic, ses descendeurs de l'Extrême...
À 2 950 mètres, la vue est saisissante.
Au pied des escaliers de métal qui dégorgent les foules montées en télécabine, se dresse le Bec des Rosses. Un fameux socle de granit qui hisse ses canines de pierre vers un ailleurs vertical. Une rangée de dents définitives qui chercheraient en vain à déchiqueter le bleu céleste, ou, les jours blancs, à cisailler la ouate des hautes brumes qui viennent couvrir si rapidement les cimes...
« Quand tu es petit et que tu imagines une montagne, elle a toujours une forme pointue, elle est belle, avec de la neige au sommet... et puis une fois adulte, quand tu découvres le Bec des Rosses, eh ben, c'est un peu ça : un rêve d'enfant. Mais en bien pire... »   Voilà ce que dit Reine Barkered, skieur suédois qui sait de quoi il parle puisque, ici, il a remporté déjà deux fois l'épreuve et une fois le titre de champion du monde de freeride.

Sammy Luebke, snowboardeur américain, prend à peine le temps de réfléchir : « Le Bec, je dirais simplement que c'est une créature mythique, qui fait peur au monde entier. »
Une face nord, en tout cas, qui gratte les cieux à 3 222 mètres d'altitude. Depuis vingt ans, profitant de l'avènement d'une nouvelle discipline, elle est devenue le point culminant du Freeride World Tour, ou FWT, le circuit mondial, pour ne pas dire l'apothéose de l'hiver des professionnels de la pente raide.
C'est la dernière compétition de l'année, sur un format au plus près de l'essence de la vie : une porte de départ, une aire d'arrivée, la liberté entre les deux... 600 mètres de dénivelé striés d'embûches, car l'interdit n'existe pas... Un run qui durera un peu plus d'une minute pour les meilleurs. Et des juges qui suivent à la jumelle pour noter l'ensemble : ligne, engagement, vitesse, fluidité, amplitude des sauts, qualité des réceptions...


C’est le ski, ou le snowboard, pratiqués en toute liberté et, originellement, hors de tout cadre formel. Hors piste, espaces vierges, risques calculés, connaissances de la montagne, réflexes sécuritaires. Et, absence de compétition, ce qui a un peu changé…
c’est le ski, ou le snowboard, là encore pratiqués au départ en toute liberté et sans règles, mais dans des espaces dédiés, agrémentés cette fois de figures, plus ou moins acrobatiques. Là encore, des compétitions ont vu le jour, et certaines disciplines (bosses, half-pipe, slopestyle) sont même devenues olympiques.

(Grosse montagne), c’est le freeride dans tous ses éclats extrêmes. Pentes très raides, engagement maximal, pas de fioritures, mais beaucoup d’adrénaline…
(« Arrière-pays » pourrait être une traduction littérale) c'est un mélange entre freeride et freestyle, il s’agit de faire des figures en hors piste, dans des espaces souvent moins raides qu’en « big mountain », parfois même en travaillant la neige à la pelle pour se sculpter un tremplin. Tout ça, comme toujours, pour la beauté du geste…

Un parcours extrême réservé à une caste étrange que rien n'arrête. Ni la neige inviolée, ni les barrières rocheuses, ni les couloirs à l'étroitesse rongeuse de sangs. Dans une langue qui n'a pas grand-chose à voir avec l'arc alpin, les experts parlent de « Big Mountain ». Car ainsi s'universalisent les pratiques. Les sports extrêmes aiment se laisser conjuguer à l'anglaise.
Cette semaine, ou la prochaine, les rideurs vont donc descendre, chacun leur tour. Sur la voie qu'ils se seront choisie la veille lorsqu'ils sont venus ausculter la face.
Ils n'ont pas eu le droit de la descendre.
Juste observer, étudier, réfléchir, évaluer, choisir.

Entre le 28 mars et le 4 avril, en fonction de la météo, ils s'élanceront en guerriers devant une audience très large, parce que l'exercice ultime plaît à tous, aux enfants comme aux grands-parents. « Il suffit que tu aies fait une fois de la poudreuse ou du hors-piste pour que tu puisses, un peu, t'identifier », rappelle Nicolas Halle Woods, le patron et créateur du circuit...
T'identifier, mais à qui ?
Au freerideur donc, un homme ou une femme, jeune ou fort jeune, sur une paire de skis ou un snowboard, qui s'aventure là où même les chamois impubères hésiteraient à poser le sabot. On peut parler de liberté, mais conditionnelle. Le matin de la compétition, les prétendants vont d'abord monter à pied. L'un derrière l'autre, dans l'intense concentration du lever du jour... Peaux de phoque plutôt que dépose en hélicoptère. Une sorte d'empirisme ancestral. « Comme ça, tu peux regarder et sentir », disent-ils.

Regarder le néant à droite, à gauche, sentir monter le poids de l'oppression.
 « Quand ils viennent ici, certains gambergent, ils ont même peur sur les arêtes qui mènent au sommet », explique Géraldine Fasnacht, souriante et enjôleuse, qui sait ce que signifie la chute. Après une carrière de freerideuse, elle a embrayé sur le basejump  – comment sauter dans le vide depuis un pont, un immeuble, une falaise, avant d'ouvrir un parachute  –, avant de faire la belle en wingsuit – comment sauter d'une montagne avec un costume d'homme-oiseau qui permet de se diriger pendant près de deux minutes.
Sascha Hamm, snowboardeur anglais, adepte, à l'ancienne, des pentes raides, n'est pas du genre à mentir sur les sentiments :
« C'est vrai, monter, c'est beaucoup plus impressionnant que descendre, ça fait presque peur... La descente, ça va vite, j'aime, et puis, finalement, ce n'est pas une pente si dure que ça... »
Hum !

Car dans l'ardent désir des hommes de dominer la montagne, quelques interrogations subsistent : qu'est-ce qui différencie finalement un sommet d'un autre ? Ou bien encore : pourquoi la légende d'un pic s'inscrit-elle dans le grand livre des exploits extrêmes plutôt que celle d'un autre voisin de pierre ?
Peter Charaf, réalisateur français installé à Verbier depuis dix-huit ans, a longuement enquêté. Il en a fait un beau film qui raconte pourquoi et comment le Bec des Roxes (les rochers, en patois local) est devenu ce qu'il est. Un long-métrage de presque deux heures qui mélange l'histoire, les faits d'hiver, les rencontres, les champions...

Sinon, le rendez-vous avec Nicolas Hale-Woods est incontournable. Il se négocie à l'heure du petit déjeuner, car, les veilles de compétition, son agenda est plus chargé qu'un versant sud recouvert de plaques à vent.
Il est suisse, il était jeune dans les années 1990. Surfeur puis snowboardeur. « On a voulu créer une équipe comme les Jamaïquains l'avaient fait en bobsleigh. On a proposé à notre plus célèbre marque de couteaux suisses de peindre nos planches en rouge. » Ils se sont ensuite baladés, Hawaii, Lacanau, et le reste des gros spots.

Arrive 1994. « On voulait tourner un film sur les analogies entre le surf et le snow, on est venus ici, on a ridé le Bec après avoir installé une caméra à longue focale depuis le col des Gentianes. »
Souvenirs pas du tout floconneux : « Spontanément, une centaine de personnes se sont arrêtées pour regarder ce qui se passait. On s'est alors dit que ce serait bien de réunir les meilleurs snowboardeurs du monde et de montrer que ce sport pouvait drainer un public de masse. »

Raccourcir les lignes pour résumer l'histoire : Hale-Woods et ses jeunes partenaires cherchent alors des sponsors à hauteur de 200 000 euros pour boucler un premier budget. Dont la moitié pour la production et la diffusion vidéo de l'événement.
Une agence en charge de lancer une boisson énergisante, qui deviendra omniprésente dans l'outdoor et ailleurs, prend contact.  « On vous propose 50 000 euros pour vous aider et l'équivalent de 50 000 en canettes. À vous de les distribuer et de les vendre. »

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Les jeunes ambitieux se transforment en VRP... Et ça marche.
« Même si la première année, on n'a pas eu un bon hiver, le Bec n'était pas beau. Deux Chamoniards  sont venus descendre la face pour nous dire si c'était jouable... Elle était pourrie, comme du vieux sucre, mais ils nous ont certifié que ça irait très bien. On a eu un coup de pouce du destin. Avant le week-end, un nuage s'est arrêté sur le Bec, il n'a neigé nulle part ailleurs. Et il a fait beau le samedi et le dimanche. »

  1996. C’est la première édition de l’Xtreme. Uniquement réservée aux snowboardeurs. Les skieurs, eux, arriveront en 2004.
  1996. Dans la face du Bec des Rosses, c’est l’apprentissage des premières sensations extrêmes.
  2006. L’Autrichien Flo Orley dans ses œuvres. Le snowboardeur, âgé aujourd’hui de 39 ans, est toujours aux avant-postes.
  2006. Seb Michaud, une légende du ski, dans une figure rare. Mélange absolu de freeride et de freestyle.
  2011. La Suédoise Janette Hargin est l’une des plus brillantes freerideuses du circuit. Et la sœur de Mattias, slalomeur également très talentueux.
  2013. Seb Michaud, encore lui, face à la pente. Pour son dernier Xtreme.
  2014. L’an dernier, l’Argentin Nicolas Salencon a terminé septième de l’épreuve. Cette année, il ne s’est pas qualifié.
  2014. L’Autrichienne Lorraine Huber, vice-championne du monde la saison dernière, sera, elle, présente dans la station du Valais.
  2014. Loïc Collomb-Patton, le skieur de La Clusaz, a été sacré champion du monde l’an passé. Il défend son titre cette année.
  1996. C’est la première édition de l’Xtrem. Uniquement réservée aux snowboardeurs. Les skieurs, eux, arriveront en 2004.
  1996. Dans la face du Bec des Rosses, c’est l’apprentissage des premières sensations extrêmes.
  2006. L’Autrichien Flo Orley dans ses œuvres. Le snowboardeur, âgé aujourd’hui de 39 ans, est toujours aux avant-postes.
  2006. Seb Michaud, une légende du ski, dans une figure rare. Mélange absolu de freeride et de freestyle.
  2011. La Suédoise Janette Hargin est l’une des plus brillantes freerideuses du circuit. Et la sœur de Mattias, slalomeur également très talentueux.
  2013. Seb Michaud, encore lui, face à la pente. Pour son dernier Xtrem.
  2014. L’an dernier, l’Argentin Nicolas Salencon a terminé septième de l’épreuve. Cette année, il ne s’est pas qualifié.
  2014. L’Autrichienne Lorraine Huber, vice-championne du monde la saison dernière, sera, elle, présente dans la station du Valais.
  2014. Loïc Collomb-Patton, le skieur de La Clusaz, a été sacré champion du monde l’an passé. Il défend son titre cette année.

En 1996, l'histoire se met en marche, lente cohorte d'une douzaine de snowboardeurs. Moins de dix ans plus tard, les skieurs, bénéficiant des progrès de la technologie et chaussant des planches plus larges, vont rejoindre la partie. Aujourd'hui, les deux sports confondus, ce sont une trentaine d'entre eux qui viennent se mesurer au Bec entre la fin de mars et le début d'avril.
L'aventure est donc récente et rappelle que la mythologie se moque des siècles et des dieux de jadis. Proposant en moins d'un quart de siècle son catalogue de nouvelles icônes venues entacher la virginité de pentes plus raides que l'escalier qui mène au paradis. Simplement pour disputer là la victoire du jour, une place au classement général final, voire un titre honorifique de champion du monde.
Français, Scandinaves, Américains. La liste serait trop longue, mais sans rien devoir au hasard, il suffit de citer Jérôme Ruby, Seb Michaud, Ian McIntosh, Candide Thovex, Guerlain Chicherit, Kaj Zackrisson, Reine Barkered, Xavier De Le Rue, Aurélien Ducroz...
Quelques femmes aussi ont sculpté leur nom sur la pierre de l'histoire.

Face à l'agglomérat de rochers et de neige, Géraldine Fasnacht et Estelle Balet regardent leur Bec des Rosses. La première est l'ambassadrice de la station, la seconde un espoir qui monte dans les classements aussi vite qu'elle descend sur sa planche, en suivant, élève docile et effrontée, les traces de son aînée.
Rire n'est pas une thérapie mais en haute altitude, comme pour mieux respirer, la bouche n'a jamais peur de s'ouvrir... Alors ça rigole.
Elles s'appellent « Ma princesse », ou « Ma chieuse ». Géraldine guide Estelle dans sa quête.
Elle raconte la prise de contact, au téléphone, à la demande du paternel :
« Salut Estelle, c'est Géraldine 
– Géraldine, c'est qui Géraldine ?
– C'est Géraldine Fasnacht... »
Je l'ai emmenée rider. Le soir, son père me rappelle
« Je n'ai jamais vu ma fille dans un état pareil.
– J'avais des smiles partout », approuve Estelle
Elle poursuit en confiant que  « dès l'adolescence, j'avais commencé à m'intéresser au Bec, être en haut, ce serait cool, je me disais ».

La jeunette a du talent dans les pieds, et un snowboard pour le mettre en avant. Victorieuse de deux étapes cet hiver, on la retrouvera parmi les rares snowboardeuses qualifiées. 
Mais, aujourd'hui, elle râle, parce qu'elle est comme ça : les femmes, skieuses comme snowboardeuses, ne partent pas du même endroit que les garçons. Plus bas, plus à droite en regardant le Bec. Et ça, Estelle ne l'admet pas. Elle est pour l'engagement, pour l'égalité entre tous, même si certains mâles estiment qu'ils ne font pas tout à fait le même sport...

Oublions un instant la juste querelle des sexes, et demandons-nous si le concept est vraiment nouveau ? Descendre des faces qui font frissonner les poêlons à fondue, n'a rien de révolutionnaire : de tout temps, avant même l'invention des remontées mécaniques, les hommes des neiges ont glissé hors piste. Sylvain Saudan dans les années 1970, Patrick Vallençant et Anselme Baud une décennie plus tard, Pierre Tardivel avant le tournant des siècles, certains se sont même taillé une solide réputation de « skieurs de l'impossible ».

S'affranchir des contraintes n'est pas révélateur d'une époque.
Mais certaines questions le seraient peut-être plus : pourquoi un sport « libertaire » comme le freeride s'enchâsserait-il dans un format de compétition ? Pourquoi vouloir toujours prouver que l'on est le meilleur ? La lutte pour un classement ne serait-elle finalement pas le contraire de la liberté ?
« Je crois simplement que c'est un besoin inscrit dans nos gènes, ce genre de choses. Oui, il y a des gens qui sont faits pour la compétition, oui il y a des compétiteurs-nés qui détestent perdre, oui, l'élite, ce sont des gens qui veulent gagner. Oui, il y a un classement, mais aussi tellement de partage sur les lignes que chacun va choisir, tellement peu de concurrence au moment de se lancer, tellement de camaraderie une fois arrivé en bas », soutient Nicolas Hale-Woods.

Pas faux. Une camaraderie vraie que le flirt avec le danger vient toujours renforcer.
Car, chez ces gens-là, on ne triche pas. Et l'on prête surtout une grande attention aux règles de sécurité. La chute peut être spectaculaire et douloureuse, l'avalanche tapie là où personne ne l'attend. Julien Lopez, freerideur français, l'a constaté il y a quelques semaines lors de la deuxième étape du circuit, en Autriche. Heureusement sans dommage.
« Ce n'est pas une population de trompe-la-mort, précise Nicolas Hale-Woods, On a tous perdu des potes. Mais sur le World Tour on ne s'est jamais dit : “  Là on a dépassé la courbe du raisonnable... ”»
Alors, ils y retournent, coudes serrés, mental en acier, matériel obligatoire. Un casque, une protection dorsale, un airbag à déclencher en cas d'avalanche, le boîtier émetteur-récepteur pour retrouver les victimes ou pour indiquer où l'on se trouve enseveli, une pelle, une sonde pliable...
Pour soi, mais aussi pour les autres, toujours.
En sachant que l'hiver n'a qu'un temps, que, la course finie, les titres attribués, viendront les beaux jours.
La neige fondra. Les mythes, eux, continueront à durcir avec le temps qui passe...

Anne-Flore Marxer, snowboardeuse, et Nicolas Salencon, skieur.

Évidemment, dévorer à grands goulets des pentes au dénivelé irrespirable ne se décrète pas. On ne devient pas rideur pro en claquant des doigts ou en tapant son ski pour se débarrasser de la neige fraîche qui colle à la semelle. Seulement le moyen d'accéder au très haut niveau propose des itinéraires d'une folle diversité : impossible en effet de définir le profil génétique de ces guerriers/guerrières du hors-piste. Il n'existe pour l'instant pas de cursus, pas d'école, pas d'institut national de la free performance.
L'histoire, le destin, le caractère des personnages qui vont suivre en sont la première preuve...
Commençons par Aurélien Ducroz, double champion du monde. Il cherche désormais des trajectoires plus liquides, en solitaire ou en équipage, puisqu'il disputera le prochain Tour de France à la voile avec, en ligne de mire, un jour, le Vendée Globe. Mais il continue, l'hiver, à défier des faces d'envergure.

Aurélien Ducroz, le freerider devenu skipper.

Sa prime jeunesse, il l'a passée, quasi anorexique, à faire du saut à skis. « Là-bas on n'est pas payé pour se fendre la poire, on est payé pour être maigre, je faisais 55 kilos. » Une carrière tendait les bras au tas d'os. Mais, un jour, il s'est blessé au genou. Hôpital, convalescence, pas beaucoup de nouvelles des collègues et du staff. Ça l'a un peu gonflé...
Pendant les JO de Salt Lake City où il aurait pu être si tout s'était bien déroulé, le téléphone sonne... Un ami : « On a commencé le tournage d'un film de snowboard, une doublure s'est blessée, tu peux venir ? C'est à Verbier ?
-Je suis allé louer une planche, des boots chez mon oncle, j'arrive là-bas, il n'y avait que des pro-rideurs, plutôt freestyleurs... Premier jour de tournage, on se fait déposer en hélico, un couloir nord, une énorme corniche au départ... On drope, j'arrive en bas, les autres étaient encore au milieu... On m'a demandé si je pouvais rester pour tout le film... J'ai réfléchi peut-être deux secondes. »
 

Le saut à skis lui refera de l'œil l'été suivant. « J'étais au refuge du Requin avec mon père le jour où j'aurais dû rejoindre les sauteurs. J'ai dit stop, j'arrête, je veux devenir freerideur. On a passé une heure à table. Mon père était assez content de me voir manger. »
Ainsi se déroulent les reconversions... L'année suivante, Aurélien gagne la finale amateurs de Verbier, il est invité le lendemain pour l'Xtreme. Plus tard, il le gagnera trois fois.

La première fois que nous avons entendu parler de l'Argentin Nicolas Salencon, c'était avec un léger sourire, dont on ignorait s'il signifiait l'admiration ou une douce ironie. « Alors, lui, c'est vraiment un hippie ! » L'homme est patagon et, même si cela n'a rien à voir, le temps d'une bière, nous sommes effectivement retombés dans ce délicieux brouillard des années de grande débrouille.
Lui a commencé par l'alpin, autour des piquets de slalom, avec quelques jolis succès au pays. Insuffisant pour intégrer le grand cirque blanc : « Je pense pourtant que j'étais assez doué. »  Il devient moniteur là-bas, puis choisit de prendre la route pour découvrir le monde : « À 18 ans, j'étais au Mexique, avec un pote, on habitait dans une grotte, on n'avait même pas de lampe de poche. » De là, sans doute, cette réputation de marginal. Le Canada, l'argent qu'on met de côté, la grande traversée, l'Espagne. « Une vie de bohémien, mais je me disais que mon rêve de skieur n'était pas fini. »

Il s'inscrit à une compétition de skicross : « Ça a bien marché, alors  j'ai fait une manche du Championnat Espoirs. Mais je n'avais qu'une paire de skis, et pas de sponsor. Il faut de l'argent si tu veux devenir pro. J'ai arrêté. »

Il arrive en France, aux Arcs, patrie du ski libre. « Je ne parlais pas français, je me suis trouvé un studio de 11m2, super. Je ne payais que 150 euros par mois. »
On trouve qu'il skie bien, on lui parle du circuit de freeride, il passe par les étapes de qualification, se retrouve dans l'élite. Ni plus, ni moins.
« La gloire, qu'est-ce que c'est ? Les gens les plus heureux sont les plus simples. Faut pas se la péter, même quand tu as un peu de talent  de toute façon, quand tu connais les échecs, la victoire a une valeur, mais pas de prix. »
Nicolas a 31 ans. Hélas ! il ne s'est pas qualifié pour l'Alaska, il ne sera donc pas à Verbier... Il est reparti parce qu'il partage sa vie entre l'Europe et Bariloche, dans les montagnes argentines, où l'attend l'amour. Il dit qu'il aimerait «bien gagner une étape, ou un titre. Pour laisser une petite trace au pays, pas comme Messi, non, mais enfin ce serait cool ».

Nicolas Salencon en action.

Des traces, l'Anglais Sascha Hamm en laisse de vives sur les couloirs de pentes raides, à l'ancienne, discrètement, avec des amis. Lui aussi aime le vieux concept de l'extrême, « If I fall, I die », quand il s'agit de s'élancer, que le cœur bat à se rompre, que le snowboard est le seul lien qui te rattache à la vie active. C'est en tout cas un homme assez délicat de 38 ans qui, l'hiver, passe quatre jours par semaine à Londres et alentour, en costume-cravate, avant de sauter dans un avion qui le dépose au pied des montagnes. L'été, au contraire, il travaille à temps plein, et c'est son associé qui profite du soleil.
Pas vraiment agent immobilier, mais dans le bâtiment. Des histoires d'investissements locatifs. « Heureusement que j'ai mon boulot, le snow, ça ne paye pas. »
Ça eût payé peut-être, mais aujourd'hui le ski a détrôné la planche. Recréant une forme d'aristocratie d'altitude que l'on retrouve dans les primes allouées aux rideurs. Sur le Freeride World Tour, les mieux rémunérés sont donc les skieurs masculins, suivis par les snowboardeurs du même sexe.
Parce que cette échelle pécuniaire se dédouble. Les messieurs, devant, les dames derrière.

De cela, il faut absolument parler avec Anne-Flore Marxer.
La jeune femme est jolie comme un cœur d'edelweiss. Tellement jolie qu'on est presque surpris de s'apercevoir que c'est aussi une bonne grande gueule. C'est quasiment la seule snowboardeuse professionnelle du circuit. Un luxe par les temps qui courent.
Elle est venue une première fois, elle a concouru, puis poussé un cri de colère en 2011.
« Avant, on devait payer pour rider, on passait après les garçons, on n'était filmées que d'en bas, je dirais qu'il y n'avait pas beaucoup de considération pour  notre sexe. Alors j'ai fait ma révolution, je n'admettais pas que les femmes ne soient pas traitées comme les hommes. »

Anne-Flore Marxer en route vers les sommets.

Elle est partie et puis, cette année, elle est revenue.
Les raisons seraient multiples, elle disait que c'était à cause de l'Alaska... Pour la première fois en effet, le FWT proposait une étape dans le monde blanc du très Grand Nord. Mais pour être invitée, il fallait faire partie des meilleures. Et le couperet tranchait large : seules cinq snowboardeuses et sept skieuses ont eu la chance de rider là-bas. Anne-Flore aurait dû en être. Sauf que...

Anne-Flore faisait partie des Français partis en Argentine pour participer à un jeu de téléréalité appelé Dropped. Retenue par l'enquête après l'effroyable accident, elle a manqué le rendez-vous en Alaska...
Avant cela, elle disait aussi que son retour avait des airs de gâteau avec des bougies dessus. Les vingt ans de Verbier, ça se fête comme il se doit. Et puis, enfin, que, à la suite de son combat pour l'égalité entre garçons et filles, le statut de ces dernières ayant fini par changer, elle était heureuse.

Enfin, « C'est quoi le freeride ? », a-t-on demandé à Aurélien Routens pour entamer la rencontre. Le snowboardeur français n'a pas réfléchi bien longtemps : 
« Je crois que le mot important, c'est free, être libre, ça reste notre base. » Aurélien est sur le circuit depuis sept ans déjà. Partageant sa vie entre les compétitions et les voyages. À 35 ans, il part souvent seul, parfois accompagné, il se filme ou se laisse filmer.
Le film, c'est l'autre versant obligé de la vie du rideur. Pour faire court, disons que le World Tour, en cas de prestations de haut niveau, est une formidable vitrine pour se faire connaître: dans ces sports de niche où faire parler de soi est une obligation, la réputation que l'on se construit permet d'abord de trouver des partenaires. Pour ensuite utiliser l'argent alloué par ceux-ci pour tourner des films à sa propre gloire, ou à celle des collègues qui viennent souvent avec...
Aussi simple que cela.

Donc, tous ceux qui veulent manger grâce au freeride, s'y sont mis ou sont obligés de s'y mettre. La liberté a toujours un prix.
Moins de stress, plus de plaisir, et du temps passé à chercher la bonne pente, la belle lumière, la neige qui va bien. Pour des réalisations que l'on peut parfois voir à la télé, comme le Few Words de Candide Thovex diffusé sur Canal +, découvrir au cours de festivals du film d'aventure, et bien sûr suivre régulièrement sur le Net.

 « Mais les relations avec les sponsors ne sont pas toujours faciles, souvent on est seul face à eux... Tu pars, tu fais dix kilomètres de marche, tu t'arrêtes, faut envoyer des mails, mettre des trucs sur Facebook. Alors que le marché du snow se pète la gueule », regrette Aurélien Routens.
Comme d'autres, Aurélien vit comme il peut, souvent d'air glacé et de neige fraîche « À La Grave, j'habite la maison de ma grand-mère, certains mois, je n'ai que 300 euros, mais ça va, je ne paye pas grand-chose. Et si j'ai vraiment besoin, je vends une ancienne tenue, ça me fait toujours 300 euros de plus. »
Alors chacun rivalise : des Web series, des one shots... des scénarios plus ou moins léchés, de légers placements de produits façon Hollywood. Des moyens en tout cas, tant la qualité est là. Certains font des buzz énormes, comme la dernière vidéo de Candide Thovex déjà vue 13 millions de fois en quelques semaines, d'autres sont même repris par des journaux télé. Comme le fabuleux couloir descendu par l'Américain Cody Townsend dans le dernier film de Richard Permin, Days of my youth...
Richard Permin, charmant garçon passé par le Freeride World Tour en 2010-2011 qui expliquait récemment en toute honnêteté que, oui, « le FWT a été pour moi un moyen de me faire connaître rapidement ». Maintenant, il est passé à autre chose.

 «Le problème, c'est que, dans notre monde, il y a en effet deux agendas, celui des compétitions, et celui des films. La concurrence est donc frontale reconnaît Nicolas Hale-Woods, et je n'aime pas trop constater que des rideurs ne sont pas venus sur l'une de nos étapes parce qu'ils sont partis tourner. » L'hiver est court et, pour les inscrits du FWT, le programme délicat à caler. En fonction des dates de compétition, en spéculant sur une qualification jusqu'au final du Bec des Rosses, le tout en surveillant la météo et les chutes de neige. Sans oublier la pression des partenaires qui préfèrent des odes à la liberté avec musique qui va bien et images qui promeuvent discrètement les marques amies...
Parce que le freeride, malgré tout, ce n'est pas le football, et les primes offertes aux vainqueurs sur le FWT ne sont hélas pas des viatiques pour une retraite heureuse.
Mais qui a parlé de retraite ?

Anselme Baud descendant le couloir Gervasutti dans les années 70.

Plonger dans les pentes de l'histoire est une discipline qui présente moins de risques. Partir sur les traces des pionniers n'est toujours qu'une agréable façon de se pencher sur le passé. Sans craindre la chute.
Des générations d'ados, dans les années 1970, se souviennent avec des flocons de nostalgie dans la voix, d'un circuit appelé Connaissances du monde, qui prêchait l'aventure dans des salles urbaines plus ou moins grandes. Une estrade, un film, un voyageur, globe-trotter, explorateur, un micro, un commentaire en live, des questions à la fin...
Pas loin de 80 hivers nous tendent donc la main lorsqu'il entre au « M », une brasserie du centre de Chamonix. Un peu moins grand que dans le souvenir, très carré, presque cubique, en pleine forme.
Il s'appelle Sylvain Saudan, il est né à l'époque du Front populaire, il est autant suisse que français car le ski extrême qu'il professait alors se moquait bien des frontières.
« Le père du freeride ! C'est gentil pour moi. » Il a toujours cette voix douce, traînante, presque précieuse. La veille, il donnait une conférence à Martigny au pied du Valais, demain il sera à Combloux, village discret et de bonne tenue, qui fait face au mont Blanc. Pour présenter sa vie et son œuvre qui, finalement, tiennent sur un DVD.
Il se balade avec un attaché-case comme dans ses années de gloire, quelques photos.
Et des affiches que, parfois, il colle lui-même pour annoncer sa venue.

« Il n'y a pas longtemps, une dame m'a vu faire, elle s'est approchée :
– Sylvain Saudan, il n'est pas décédé ?
– Pas que je sache. Il est même en face de vous, Madame. »
Ça le fait rire.
La mort est une étrange compagne, dont il s'est longtemps fait le pourfendeur avisé.
« Dans ce que je pratiquais, la chute n'était pas permise. Parce que, en ski extrême, si vous tombez, vous êtes mort... Si ce n'est pas une forme de sagesse, ça... »
Le ski extrême donc, il fut le premier à ouvrir des voies d'une intense hardiesse, et, surtout, à le faire savoir. Un « skieur de l'impossible » – c'est ainsi qu'il fut baptisé –, qui sut médiatiser la portée de ses exploits. Entre l'alpinisme d'hier –l'important c'est de monter, pour la descente on se débrouillera toujours – et le freeride d'après-demain – vivement là-haut qu'on puisse plonger dans la pente –.
C'était un temps où le snowboard n'existait même pas dans les yeux du grand-père d'un fabricant de planches. Une époque de skis de bois minces et longs comme des jours d'hiver, de chaussures en cuir à lacets. Et de bâtons à n'en plus finir.

« Les miens font toujours 1,35 m. » Ils lui arrivent sous les aisselles et il s'en explique « Pour moi, ce sont  les gens d'aujourd'hui qui skient avec des bâtons trop courts. Quand on vous donne des béquilles pour vous aider à marcher, on ne les fabrique pas de plus en plus petites, non ?  
Dans les télécabines, si on me demande pourquoi j'ai des bâtons si grands, je fais exprès de répondre : c'est mon moniteur qui me l'a dit, je suis ses consignes. »
Rire léger, gorgée de tisane...
Nous sommes bien en face « d'un jouisseur du ski qui ne va faire peut-être que deux descentes dans une journée, mais en cherchant la perfection. En évoluant doucement, sans vitesse, en maîtrisant .»
 L'écouter n'est plus qu'une forme de régénérescence :

« Je n'ai rien inventé, le ski n'est que la prolongation du corps, pas une pièce rapportée. Sous les pieds, il y a la musique, la sensation, une sensibilité artistique, une connaissance de soi-même. En ski, il faut avoir du caractère, s'exprimer, on ne skie pas comme un chewing-gum, pas question de perdre sa personnalité sur les pentes. »
Autant qu'un film, sa vie est un livre. On ne s'arrêtera ici que sur ce qui fit donc sa réputation. À la fin des années soixante, Sylvain Saudan, moniteur de ski comme il en existait moins alors, va descendre des couloirs d'une raideur à faire suer les marmottes...
Il s'exerce d'abord dans des corridors discrets des stations suisses. Comme à Arrosa par exemple.
« Le couloir avait l'air assez joli. Je suis allé le faire discrètement après ma journée de travail.»
Mais l'écho des montagnes se moque parfois des envies de discrétion. Au contraire, il fait souvent caisse de résonance.
« Quand je suis revenu à la station, j'ai eu l'impression que certaines personnes me regardaient d'un air bizarre. Le lendemain, le directeur de l'école de ski, un dur, m'a demandé :
– Qu'est-ce que tu as fait hier soir ?
– Ça dépend, à quelle heure !
– C'est toi qui as descendu le couloir ? »
Saudan ne peut répondre que oui, et presque un demi-siècle plus tard il précise :
« Plus tôt dans la saison, un gars de la station qui avait failli être champion olympique, avait eu l'idée de le skier avant moi. Il n'y était pas arrivé et les secours avaient dû aller le chercher.
Je crois que, pour la station, cette image du petit moniteur inconnu qui faisait mieux qu'un potentiel médaillé d'or olympique, c'était pas terrible.»
Quelques semaines plus tard, Saudan fait parler de lui dans le monde entier. C'est la première du couloir Spencer, en 1967. Devenue une référence.
Du côté de l'aiguille de Blaitière, sous l'œil du mont Blanc, il y monte avec deux amis, et un journaliste du Progrès qui se tirait la bourre alors avec son concurrent du Dauphiné libéré...
« On est partis en cachette, il fallait quelqu'un pour porter mes chaussures et mes skis. C'était le domaine de l'aventure. Comment faire, comment se comporter sur ces pentes ? J'avais passé une saison sans jamais tomber, mais, là, je ne savais pas trop. »
Ils arrivent en haut... Le couloir était en bon état, relativement court, avec une pente qui voisinait les 50 degrés.

Il s'apprête. Simple, le vêtement technique n'en est pas encore à l'ère du tissu connecté...
« J'ai toujours skié en pull-over, l'anorak, c'est trop glissant, le pull en laine, lui, il ne va pas accélérer ma chute, au contraire, il va même se remplir de neige et s'alourdir. Je comptais bien là-dessus, au cas où... »
Maintenant, il faut y aller. « Là-haut, je n'avais qu'une certitude : le premier virage est toujours celui qui donne l'assurance. Pas fou, j'avais gardé une corde attachée autour de la taille, pour voir mon comportement, je me suis décordé après le premier virage. J'avais trouvé que c'était sans difficulté.
J'ai enchaîné. Cinquante-cinq  minutes plus tard, j'étais en bas. »
Le lendemain, un photographe local a affrété un petit avion pour vérifier qu'il y avait bien des traces de ski...
Il y en avait...
C'était une époque où l'on se battait à coups de « premières » relayées par des quotidiens régionaux encore puissants, par des télévisions publiques qui ne renâclaient pas devant les exploits. Côté skieur, c'était à qui tirerait la couverture neigeuse à lui.
Il est vrai qu'au-dessus de 1 000-1 200 mètres, la liqueur des montagnes se fabrique dans un étrange alambic, et chacune des vallées – bouilleurs de crus et têtes de bois, les pères comme les fils ! –,  propose son élixir à la saveur variable. Ressentiments épicés chez l'une, pointe de respect chez l'autre, once de jalousie, gouttes de rancœur. Faites chauffer !

Il faut en parler avec le délicieux Anselme Baud, homme de belle altitude et guide, dont la discrétion laisse perler que la vie là-haut, quand l'oxygène se fait rare, n'est pas toujours une ode au bonheur. Et que des très proches, des amis, sont tombés aux blancs champs d'honneur. « Quand des jeunes perdent la vie, c'est qu'ils n'ont pas été assez respectueux de celle-ci. Il ne faut rien banaliser, ni la mort et encore moins la vie, c'est stupide. »
Lui aussi parle de cette chute interdite : « La peur est une chose essentielle, c'est ce qui justifie et excite, mais ce n'est jamais la peur qui doit dominer, c'est la maîtrise et le contrôle.  Pour aller vers la perfection du ski, vers le geste le plus simple et le plus juste possible, là où l'erreur est interdite. Parce qu'au-dessus de la peur, on ne peut pas faillir...»

À l'écouter caresser tranquillement ses souvenirs, doutes et plaisirs, déceptions et disparitions, on en oublie de toucher à son assiette. Lui, il en a fait Neiges éternelles, un beau livre, sobre et émouvant, où l'homme grimpe jusqu'aux frontières du dicible. Évoquant ses accidents de guides, son plaisir de transmettre ; mais aussi James Couttet, son légendaire beau-père, et Édouard, son fils, qui mourut sous ses yeux...

Le livre permet aussi de suivre l'évolution du ski extrême, son association avec Patrick Vallençant, parti trop tôt encore, « Lui et moi, c'était le bouillant et le calme ». Leur façon d'enchaîner les virages sur les degrés de pente hallucinants est restée en mémoire vive. Sans fard aucun et à petites touches qui ne griffent plus, Anselme Baud évoque les différences de style et la supériorité du « pédalé-sauté » créé par Vallençant par rapport à « l'essuie-glace » de Saudan ; raconte 1973 quand, ayant reportés la « Première » du Couturier, Vallençant et lui sont devancés par un enfant de la vallée déposé en hélico puis récupéré par l’appareil avant la fin de la descente ; précise qu'au petit jeu de l'image qui fait mouche, certaines photos de l'époque étaient recadrées diagonalement pour faire paraître la pente plus raide qu'elle ne l'était. Témoignages ou comptes rendus dépassaient parfois les 70 degrés. Pour la supercherie, explique le précieux Anselme, « Il faut toujours faire attention aux arrière-plans ».

« Neiges éternelles », paru en 2011 aux Editions Nevitaca.

C'était en tout cas l'époque d'une folie maîtrisée, avec les mêmes relents qu'aujourd'hui : aller au bord de ses propres limites pour voir ce qui s'y passe. Par-delà les générations, le gène aventureux qui se pense infaillible va chercher le plus loin, ou le plus haut. Au détour d'un souvenir, Anselme Baud rappelle ainsi le fameux Japonais Yuichiro Miura, qui « aurait découvert sur un porte-avions, dans le Pacifique, que les avions qui appontaient  ralentissaient leur course en déclenchant un parachute... » . Et qui voulut adapter le système pour descendre une pente himalayenne... L'Everest ne l'entendit pas de cette oreille.

C'est fort étrange, mais, plus tard, Anselme récupérera un vieux parachute et deviendra l'un des pionniers du paraski.
Le troisième maillon de cette longue chaîne pourrait s'appeler Pierre Tardivel, et on le croise lui aussi à Chamonix, dans les locaux paisibles de la maison Guérin, qui édite de merveilleux ouvrages sur le bien, et le mal, des montagnes...
C'est une sorte de zébulon inarrêtable « guide mais pas moniteur, sur la piste au bout de deux virages, je m'emmerde ». Mais qui en a fait de belles lui aussi.

L'entretien n'a rien d'une confession, mais Tardivel parle si bien de ce à quoi il a consacré une partie de sa vie. Capable aujourd'hui de croiser les âges et les pratiques, il reconnaît que le, freeride, « à la base, c'est du ski hors piste, avec cette envie qu'on a tous eue de s'éclater dans la poudreuse plus ou moins raide. Notre liberté, c'était déjà d'aller chercher cette poudreuse-là où personne n'était allé ». Il se souvient « avoir chanté [sa] joie en enchaînant les virages » dans des pentes assassines. Avoue dans une tentative de comparaison avec les freerideurs d'aujourd'hui qu'il n'est pas sûr que  « faire un run à fond pour gagner, ce soit très voluptueux », rappelle que, « en ski extrême, tu t'arrêtais plus souvent, soit parce que tu ne voyais plus rien, soit parce que tu avais les cuisses en feu après quatre ou cinq virages » ...
Il aimerait cependant, comme eux, « sauter des falaises et retomber sur [ses] pattes ». Il pensait qu'à 50 ans les heures de bonheur avaient été déposées au refuge. Et puis, stupéfiante reconversion, il s'est mis récemment au snowboard. Et redécouvre les chemins du plaisir perdu.

Pierre Tardivel au sommet du Couloir des Italiens, dans le massif de la Vanoise.

Lorsque l'on parle en tout cas aux trois référents de ce lien intergénérationnel avec la jeunesse si free d'aujourd'hui, la filiation ne leur semble pas si évidente. Pas un conflit identitaire ou séculaire, juste les années qui à leurs yeux ont tout balayé/modifié, la forme des skis surtout, le confort des chaussures, peut-être. Et, fatalement, la manière d'évoluer sur les pentes et les sensations qui s'en dégagent.
Un cousinage possible, pas une reconnaissance en paternité.
Mais allez, un dernier coup de Saudan avant de remonter : « Le ski trop large d'aujourd'hui ne m'apporte rien. Avec, je suis si loin de la vraie joie du ski en profonde. Quand tu rentres dans la neige fraîche, comme dans un énorme duvet, tu descends vers la neige plus dure et ça fait comme une sorte de rebond, tu remontes, tu ressors. Tu es au-dessus du cercle. Avec le ski large, tu déjauges comme avec un bateau, tu cours après ton ski, tu ne le commandes pas, tu ne le domines pas, tu ne fais que le suivre. »
L'ancien poursuit, reconnaissant pour une fois...
« Le côté acrobatique, la vitesse, ça, oui, ils l'ont amélioré, sans aucun doute, même si c'est réservé à une élite. Mais, à nouveau, je crois que la différence fondamentale avec nous, c'est qu'en ski extrême, avec nos itinéraires d'alpinistes, nous ne pouvions pas tomber. Eux, ils peuvent. »
Oui, encore que...

« On a déjà organisé et suivi près de 6 000 descentes... La question n'est donc plus de savoir s'il va y avoir un mort, mais quand. Alors le mieux, c'est de s'y préparer... » Nicolas Hale-Woods, le patron du Freeride World Tour sait employer les mots forts comme pour essayer de juguler par avance le pire s'il survenait.
« C'est pour cela que l'on lance des simulations de crise, qu'on se fait même auditer par des cabinets de conseil extérieurs pour en savoir plus et valider nos process... »
C'était il y a quelques semaines à peine. À Fieberbrunn, en Autriche, deuxième manche du circuit. Le Français Julien Lopez s'élance. Plutôt prudent par rapport à son ski habituel, souvent engagé et spectaculaire.
Les virages s'enchaînent quand, soudain, il perd un ski, puis remonte pour aller le rechercher. Le manteau neigeux se déchire alors, la neige part sous ses planches, il est emporté.
Un cauchemar devient réalité devant les caméras. Malgré la sécurité sur place, malgré les précautions prises. Sous les yeux des autres rideurs dont on pouvait entendre les cris d'effroi en suivant l'épreuve en streaming.
Heureusement, le skieur a le temps de déclencher son air bag, l'avalanche n'est pas monstrueuse, les secours sont là immédiatement. Julien est rapidement sorti d'affaire. Mais l'épreuve est arrêtée, puis annulée, et finalement reportée un peu plus tard en Andorre.

Ce serait l'occasion de balancer à l'organisation, et aux rideurs la litanie classique des reproches qui montent des plaines et qui mélangeraient dans un discours de circonstances folie furieuse, risque mortel, irresponsabilité crasse... C'est évidemment faux. Qu'il s'agisse de la compétition, ou lorsqu'ils partent en sessions photo, les rideurs pros sont tout sauf des inconscients. Les dangers qui rôdent, ils les connaissent, les acceptent et tentent à tout prix de les circonscrire.

Jérôme Ruby, snowboardeur de tous les talents, est coresponsable aujourd'hui de la sécurité sur les étapes du Freeride World Tour.
« Avant chaque compétition, on se donne quelques jours pour trouver et définir l'endroit le plus adapté, le plus acceptable avec le moins de risques potentiels. » Car l'endroit parfait est une vue de l'esprit.« Nul n'est capable de dire avec certitude qu'il n'y aura pas d'avalanche. La haute montagne est un milieu que personne ne peut dominer à 100 % .»
C'est pour cela que, souvent, les rideurs qui partent en session free s'entourent de guides qui connaissent encore mieux la montagne, la neige et ses mortels emportements. Mais cela ne signifie pas qu'ils sont à l'abri. Tout le monde se souvient de la terrifiante coulée de neige qui submergea Xavier De Le Rue alors qu'il tournait des images dans le Valais. C'était il y a cinq ans mais, vue d'hélicoptère, la scène fait toujours froid dans le dos.
Là, on peut parler de miracle.


Jordan Bricheux, hélitreuillé après
sa chute lors de l’étape du FWT en Andorre.

En compétition, le cordon sécuritaire mis en place semble néanmoins suffisant pour éviter le drame : « Il s'agit avant tout d'être efficace. Le jour de l'épreuve, une quinzaine de secouristes sont en place sur la face, des guides sont aussi là pour venir en aide. Nous avons également un hélicoptère qui filme, mais qui est aussi capable de déposer très rapidement un médecin sur le lieu de l'accident », rappelle Nicolas Hale-Woods.
On s'est aperçu de la réalité des choses quelques jours plus tard, lors de la troisième étape du Freeride World Tour en Andorre. Cette fois, c'est Jordan Bricheux, 22 ans tout juste, qui se faisait mal après un saut de barres très engagé.
Chute, perte d'un ski, longue dégringolade de pantin.
Très vite un secouriste est à ses côtés, puis un médecin est acheminé par hélicoptère, alors que l'inquiétude grandit. « L'hélico, c'est le système le plus rapide », précise le patron du FWT. Il reviendra une seconde fois déposer une civière dans laquelle le jeune Chamoniard sera installé avant d'être hélitreuillé puis emmené dans l'hôpital le plus proche.
Une fracture au coude à inscrire au bilan.

Quelques jours auparavant, nous étions du côté de Chamonix, au pied des Pentes de l'Hôtel, une face du Brévent sur laquelle il était venu s'entraîner.
Il n'était pas seul, car on ne ride jamais seul. Avec Leo Slemett, Jordan fait partie du Young Riders Crew, une cellule mise en place par Greg Liscot. Un homme de l'ombre, catégorie faces nord. Il fut un télémarkeur de belle renommée, a lancé sa structure pour accompagner les futurs talents, ne cherche pas à se moucher du coude. Un gars à l'ancienne, « Tope-là, on se fait mutuellement confiance, on avance ensemble.»
Il est au pied de la face, il filme ses poulains qui descendent l'un après l'autre. Tous sont reliés par radio. Une fois en bas, il les débriefe immédiatement en regardant avec eux le run sur l'écran de sa petite caméra.

Le béotien n'y verra qu'un sabir, où l'on parle de « gauche-rideur », (le côté gauche du skieur, alors que, pour le coach installé en bas, face à la pente, il s'agit de la droite ), de« ça fait du bien de voler, non ? ». Où l'on lance par talkie : « Leo, prépare ton take-off », où l'on crie : « Allez, ouvre » (ton virage), ou : « Allez, tire » (ton saut).
De toute façon, ils se comprennent entre eux.

Entre deux runs, avant que les jeunes remontent, c'était l'occasion d'évoquer la sécurité avec Jordan et Leo. Les deux nous avaient montré ce qu'ils avaient dans leur sac à dos, Jordan rigolait même en tapant le dessus de son casque.
« Il m'a sauvé la vie, il faudrait que je vous envoie la photo... »

En même temps, rien de bien neuf sous le soleil des montagnes. Depuis que la neige tombe, l'homme chute ou se fait emporter. Sylvain Saudan lui aussi a connu les vicissitudes des manteaux qui se mettent à craquer. Dès ses débuts : « C'était une fin de saison, à Saint-Moritz, on était trois. L'un de mes amis nous poussait : “ Allez, on y va, il a l'air bien ce couloir... ” Je me suis laissé faire. »
En haut, on s'est dit on allait skier à trois de front, et que, si ça partait, celui de droite irait à droite, celui de gauche à gauche et celui du milieu se débrouillerait.

Tout d'un coup, broum, broum, broum, une avalanche s'est déclenchée, on a fait comme on avait dit, j'étais à droite, je suis parti à droite, celui du milieu s'est débrouillé. On s'est retrouvés et puis on est repartis.
À la station, ils ont vu les traces au-dessus de la coulée de neige, alors les secours sont montés. Une fois sur place, ils ont vu trois traces de ski qui repartaient... Ils n'étaient pas très contents du déplacement.

On m'a retiré l'abonnement. »
La question de la mort ? « Si je ne l'ai pas posé, d'autres l'ont fait pour moi, j'étais un mauvais exemple, on disait : “ Il a de la chance le jeune Saudan, mais il court au suicide. ” Ce qui était faux... Car, oui, nous avons fait certaines choses risquées, mais toujours avec une légitime approche du danger. Cette fois-ci,  nous avions prévu sinon l'avalanche, du moins ce qu'il fallait faire. Nous n'avons jamais été des têtes brûlées. »
Sans doute, mais le combat n'est pas simple. Il y a les pros, ceux qui connaissent, ceux qui en savent un peu plus que le commun des mortels, et puis il y a tous les autres, de plus en plus nombreux, qui suivent le mouvement, fascinés par le hors-piste, la neige fraîche, les sauts de barre...
L'exemple vient d'en haut, mais, hélas l'accident aussi.
Un entretien dans le quotidien le Matin interpelle, il s'agit d'une interview de Werner Munter, guide de grande valeur et spécialiste des avalanches, interrogé alors que la Suisse venait de payer un lourd tribut à l'hiver, les glissements de neige ayant fait plus de huit morts le week-end précédent.

À la question  : « Le matériel joue-t-il un rôle dans les prises de risques des skieurs hors piste ? », Werner Munter répond sans artifice : « Oui, les détecteurs de victimes d'avalanche ou les sacs airbags antichoc donnent l'impression que le risque zéro existe. Ensuite, les skis modernes, larges et performants, permettent à des skieurs médiocres de descendre des pentes auparavant réservées aux techniciens hors pair. »
Le spécialiste poursuit, sans pitié : « Ces skieurs veulent continuer à se jeter dans n'importe quelle pente sans mauvaise conscience et ne renoncent jamais! La neige les rend fous. Plus il en tombe, moins ils réfléchissent. (...) Je déplore cette culture du tout, tout de suite, très répandue dans la génération selfie. La montagne rappelle à ces personnes que leurs désirs ne sont pas au centre du monde. Si tu persistes à ignorer ses grandes règles ou que tu n'as pas l'intelligence de les appliquer, la nature te met hors jeu. Ces drames relèvent de la sélection naturelle. »
Parce qu'effectivement, une fois chaussées de planches larges et facilitatrices, les skieurs n'ont plus qu'une seule envie : faire comme les rideurs pros. Partir hors des contrôles et puis, autre travers, se filmer pour ensuite inonder les réseaux sociaux d'images où l'ego se bat bien souvent avec l'imprudence, pour ne pas dire l'inconscience.
« On freeride avant tout pour soi, pour le plaisir, pas pour faire à tout prix la première trace, ni pour frimer face à du public », peut-on lire dans un manuel de formation à destination des moniteurs de Verbier qui voudraient se spécialiser dans l'enseignement du freeride.
Car pour encadrer cette tendance lourde, certaines stations ont monté des structures d'encadrement, ou d'initiation au freeride. En France, à Chamonix, à Saint-Gervais, aux Arcs ou ailleurs,  comme en Suisse... Avec, comme premier combat, une sensibilisation poussée à la sécurité.

Il y a quelques années, Philippe May a été sacré deux fois champion du monde de kilomètre lancé, une étrange pratique qui consiste à descendre tout droit une pente préparée pour l'occasion et de se chronométrer entre deux cellules. Le record actuel est de 252 km/h. Philippe, quand on l'interroge, répond simplement qu'il est un peu derrière : à 250 km/h, il est l'un des cinq hommes les plus rapides à skis.
Du côté du Valais, troquant sa compétition en latex, c'est lui qui a développé une méthode d'apprentissage au freeride. Pour les moniteurs bien sûr, mais surtout à destination des jeunes de la station. C'est dans son manuel d'une trentaine de pages qu'on retrouve presque à chaque chapitre des citations de rideurs célèbres. Comme pour rappeler que l'humilité est un principe et la prudence une alliée.
Un exemple parmi d'autres  : « Quoi que je fasse, ou quoi que je ride, je pense aux conséquences potentielles. Au pire des scénarios : si je tombe là, qu'est-ce qui se passe ? Comment est-ce que je peux m'en sortir ? » C'est signé Flo Orley, snowboardeur pro autrichien.

« Parce que les jeunes rideurs vont chercher les mêmes pentes que leurs modèles, parce que, à plusieurs, ils ont tendance parfois à prendre plus de risques , explique l'ancien champion de KL, on veut qu'ils comprennent bien la portée de leurs actes. » Et pour enfoncer le clou des existences préservées, des stars viennent régulièrement à Verbier faire la leçon à leurs émules. « On sait que si c'est un pro qui leur dit de faire attention, le message passera encore mieux »  rajoute Philippe May.
Processus d'admiration et d'identification, écouter son modèle est un acte qui peut marquer à vie, le refrain est connu.
Remonte soudain comme un couplet, cette phrase de l'entretien du philosophe Werner Munter au Matin.
« Un gramme de prévention épargne plus de vies qu'un kilo de sauvetage. »

Se lever bien avant le soleil, s'habiller, se sustenter, vérifier l'équipement, quitter l'hôtel.
Gagner le Mont Fort, et entamer la dernière ascension. À pied donc.
Là-haut, cela fait quelques semaines qu'Eddy, un homme de la station, monte la garde chaque jour pour empêcher qu'un importun n'atteigne le sommet avant les concurrents de l'Xtreme.
Personne ne doit balafrer la neige que l'on a préservée pour les meilleurs.
Discrètement, les techniciens vidéo postés le long de la face ont allumé leurs caméras. Ils ont passé la nuit sous les étoiles, chacun dans sa petite tente en attendant le grand matin. La quinzaine de guides et de sauveteurs sont là aussi. De loin, il est presque impossible de les voir tant ils sont tapis dans les recoins du mythe.

Il faut une heure guère plus aux rideurs pour accéder au départ. Une fois arrivés, le théâtre des opérations s'ouvre sous leurs pieds. Pas une forteresse inexpugnable donc, mais un sacré challenge. Le Bec des Rosses,
Chacun sait déjà où il va passer, cela fait des jours qu'ils y pensent. La veille, ils sont venus par le téléphérique. Depuis le col des Gentianes, ils ont observé la montagne, scruté la ligne qu'ils ont choisie.
Sur des cartes, des vidéos, sur le net ou ailleurs, ils ont emmagasiné les informations.
Ne rien laisser au hasard.
Le hasard n'aime pas prendre de l'altitude.
Et puis, même si, chaque hiver, en fonction de l'enneigement, la face change de visage, la plupart connaissent le Bec. Ses 2 322 mètres d'altitude et ses 600 mètres de dénivelé à décrocher les cœurs tendres.

En 2013, Léo Slemett avait vingt ans, il s’était qualifié pour le FWT, « J’étais le plus jeune à intégrer le circuit, mais je n’ai pas su sécuriser ma place. » Pas de Verbier donc : à la fin de la saison, il était reparti sur les Qualifiers, le circuit inférieur, pour revenir au sommet. « Il a appris de ses erreurs, on a tout reconstruit doucement », se souvient Greg Liscot, son coach. Le purgatoire ne durera qu’un an, Léo est revenu, plus fort. Il était même du dernier voyage en Alaska. Hélas, finalement quatorzième du classement général, il ne sera parmi les ultimes guerriers à en découdre sur le Bec des Rosses.
Pas encore...
« Je sais bien que chaque descente ici est unique. Alors que cela dure une minute à peine, c’est quand même quelque chose que tout skieur appréhende.» Léo va devoir attendre son heure. « Il y a une photo que je garde en mémoire, c’est celle de Kevin Guri (vainqueur en 2013), en l’air, il tient son ski d’une main. Si on regarde bien la photo, on voit le bas du Bec ». Il en frissonnerait presque de désir, le jeune Chamoniard.
Il aurait tant voulu y être, que sa famille le regarde dominer le mythe. Il y voyait une forme filiale de « gloire personnelle ».
Il disait aussi que sa mère, « elle me voit heureux, c’est bien, mais je sais aussi qu’elle a peur ». Alors il espère que Verbier, ce sera pour la saison prochaine. Et que les craintes de sa maman se seront évanouies.

« Verbier, c'est quand même vingt ans d'histoire, c'est un événement qui pérennise notre sport », calcule Nicolas Hale-Woods. Avec des références, souvent estampillées made in France.
Tous ceux qui s'y intéressent gardent en mémoire le fameux run de Xavier De Le Rue, en 2010. L'intéressé aussi dit que ça l'a marqué.« Il me suffisait de terminer 6e. Sans tomber, j'étais sûr d'y arriver. Mais j'avais vu une ligne qui me faisait rêver, très engagée. La compétition a d'abord failli être annulée, je me suis démené avec d'autres pour qu'elle ait finalement lieu, je ne voulais pas être sacré sans faire l'Xtreme, j'avais tellement confiance en moi. »

Il faut une bonne heure de montée pour atteindre le sommet du Bec des Rosses.

« Depuis ce jour-là , reconnaît le Pyrénéen, qui s'est installé en famille dans la station du Valais, j'ai l'impression que je ne pourrai plus la refaire. » Xavier parle de l'extinction d'un feu sacré même si, « cette année, je vais y retourner, c'est l'unique compétition que je ferai cet hiver. »
Car Xavier voyage et fait des films, l'histoire est connue. Sauf que, lui, désormais, est aussi producteur, cadreur, et même chef d'entreprise. Il vient de monter une structure avec une entreprise lyonnaise pour développer un drone qu'il pilotera lui-même avec son téléphone et qui pourra exécuter des mouvements de caméra pré-programmés lorsqu'il ridera. L'engin est en cours de finition...
Avant de nous faire une démonstration avec le dernier prototype dans un champ de neige, Xavier glisse une petite phrase sur l'évolution du snow : « Je trouve que le niveau n'a pas tellement évolué, et, avant, on favorisait plus la prise de risque. En ski, en revanche, ça ne cesse de grimper, eux, ils envoient du steak ! »
À ceux qui ne jurent que par les deux planches, il suffit d'évoquer la descente d'Aurélien Ducroz en 2011.

Aurélien reconnaît quand même que son sport « a changé,  qu'il a pris de l'ampleur », mais que c'est logique, « Aujourd'hui les mômes commencent le freeride à 12 ans, Seb Michaud (une légende du freeride), quand il s'y est mis, après sa carrière de ski de bosses, il avait quoi, 25 ans ! »
On pourrait appeler cela l'évolution de l'espèce en quelque sorte. Le Big Mountain a parfois cédé la place à des faces moins engagées, la liste des rideurs s'est ouverte aux profils un peu plus freestyleurs de la génération montante. Mélangeant la culture de la haute montagne et des « tricks » d'abord peaufinés dans des snowparks avant d'être testés en hors-piste.
« Mais, attention, ça ne veut pas dire que nous sommes des dinosaures », rigole le Suédois Reine Barkered, adepte des faces raides et rapides, descendues sans fioritures...
« Oui, tout ça, c'est cyclique, on reviendra forcément à des trucs beaucoup plus engagés », prévoit Aurélien Ducroz...

Ils sont prêts.
Ils partiront, les filles depuis le Bec des dames, un sommet un peu plus bas, moins nombreuses. Puis les garçons, snowboardeurs, skieurs, l'un après l'autre. Au-dessus d'eux, le bruit de l'hélicoptère qui les filme. En bas, sous la tente, les juges suivront leurs évolutions. « Lolo » Besse est l'un d'entre eux.
Contact facile, dreadlocks qui déferlent du bonnet, juste avant de filer pour Londres où il vit une partie du temps, il raconte qu'il a connu toutes les joies du hors-piste et du reste. Pro à 17 ans, en surf alpin, il a fait des bosses, de la descente, du pipe, du boardercross... Il a connu cette vie que l'on dit de rêve. « Le snow plus les voyages, pour un passionné comme moi, c'était la bonne combinaison. »
Et puis, à l'aube de ce siècle, on lui a demandé d'apporter ses compétences pour juger l'Xtreme de Verbier. Il y revient toujours et même plus, car il est là  à chaque étape : « Les rideurs ont demandé un jugement constant. »
Parce que tout change, la façon de skier, comme la façon de juger. « La contrainte nouvelle, c'est la télé, parce que les étapes sont diffusées en live sur le Net. » Alors, il a fallu se mettre au rythme du média qui n'aime pas attendre. Après chaque arrivée d'un compétiteur, une note doit être attribuée en moins de quarante secondes : « Parfois, on la donne même quinze secondes après que le rideur a franchi la ligne. »

Attentifs, les juges du FWT suivent chaque run. Avant de délivrer leurs notes.

Six juges, trois pour le ski, trois pour le snow... Des jumelles pour les descentes à suivre.
Et une grille, qui peut monter virtuellement jusqu'à 100.« En s'élançant, chaque concurrent part avec 50 points. Et cette note monte ou descend en fonction de ce qu'il réalise : les sauts, la manière de les replaquer en atterrissant, les chutes évidemment... Avec un tumble (une longue chute en culbute), tu perds tout de suite 40 points. »
Une histoire de fluidité, de vitesse, de technique « mais pas de style, chacun a un background différent en fonction d'où il vient. Peu importe le placement des bras ou l'écartement des skis. Pendant un run, on ne se parle pas, à la fin, on pose le crayon, on donne tous notre note au chef juge. Il regarde la fourchette et il annonce le résultat. »

Il aime ça, Lolo, et il le dit bien : « On est dans une discipline où tu dois noter une forme d'art, Les rideurs sont comme des musiciens qui vont faire un solo, on se doit d'être sensible à leur vision des choses. »
Et puis, quand la montagne, d'abord, les juges, ensuite, auront livré leur verdict, les vainqueurs du jour seront peut-être sacrés champions du monde. Ou peut-être pas. Ils monteront sur un podium où on leur offrira un bouquet, un trophée, un chèque géant représentant les gains du jour.
Toujours bon à prendre, même si tous savent bien que la valeur de ce qu'ils auront vécu ce jour-là ne se convertira jamais vraiment ni en chiffres, ni en devises. Juste en plaisir brut, partagé avec ceux du clan.

Auteur Rémy Fière

Photographes Franck Faugère, Raymond Renaud, Eric Saint-Bonnet, David Carlier et les photographes du Freeride World Tour

Archives INA

Infographe Hervé Ridoux

Monteurs Stéphane Cassier, Tristan Scohy

Cadreurs Franck Faugère, Jérôme Reveillaud et les équipes du Freeride Wold Tour

Correcteur Emir Harbi

Directeur Artistique Raphaël Bonan Instagram

Développement Web Humberto Soares et Raphaël Dardeau

Rédacteurs en chef Jérôme Cazadieu , Rémy Fière  et Frédéric Waringuez  

Directeur de la rédaction Fabrice Jouhaud

Remerciements :
Vincent Riba, Romain « Mowgli » Mügeli, à Verbier
Karen Allais, Elsa Dabet, Gilles Chappaz à Chamonix
Gary Eisinger pour le Freeride World Tour
Cathy Lallement, Elodie Lavesvre, Emilie Germain, Charly Buffet à Paris
Guillaume Bertel à Rennes.