Voile Jacques-Vabre

Christopher Pratt raconte l'enfer du chavirage

Equipier d'Eric Defert sur le multicoque « Drekan Groupe », qui a chaviré mercredi pendant la transat Jacques-Vabre, Christopher Pratt raconte cet accident qui a failli lui coûter la vie.

Voile - JV - Eric Defert (en rouge) et Christopher Pratt avec des marins qui les ont aidés. (L'Equipe)

Eric Defert (en rouge) et Christopher Pratt avec des marins qui les ont aidés. (L'Equipe)

Christopher Pratt a posté un long témoignage sur sa page Facebook, pour raconter cette fortune de mer, mercredi dans la transat entre le Havre et Salvador de Bahia, où il a failli disparaître après avoir été éjecté du multicoque Drekan Groupe. Les deux marins ont été récupérés sains et saufs. Mais choqués.

Le chavirage

«La nuit tombe et la fin de mon quart approche. La mer est désordonnée, courte ; le bateau difficile à mener. Je suis fatigué mais serein. Le bateau va bien. Éric se réveille. Le vent forcit. Nous échangeons quelques mots et décidons de réduire la toile pour la nuit. Il est en train d'enfiler sa veste pour sortir. Je suis proche de l'entrée de la coque centrale. C'est alors qu'une risée puissante, certainement combinée à une vague plus profonde, plus raide que les autres fait brutalement sancir (couler par l'avant, ndlr) le bateau. Je suis projeté sous la casquette et ne parvient plus à bouger. En moins de deux secondes, le bateau est à la verticale, puis retombe à l'envers brutalement. J'essaie de me jeter dans la descente de la coque mais le pouf à billes sur lequel nous dormons me tombe dessus et m'en empêche.»

Ejecté du bateau

«De l'eau, de l'eau partout. Du noir, rien que du noir. Je me dis que je vais pouvoir respirer entre la mer et les filets. Non, ce n'est pas le cas. Je ne vois rien. Je sais que pour sortir de là, il me faut nager sous le filet jusqu'à trouver une sortie au bout d'une coque ou d'un bras de liaison. Je le fais d'instinct, sans trop y penser. Je suis confiant. Pas de panique. Quand soudain un bout (cordage) se prend autour de mon cou. J'essaie de le dégager en poussant plus fort sans succès. J'essaie de respirer. Je bois la tasse. Je fais machine arrière. Je lâche le filet. Me voilà libre de nouveau. Je parviens à rattraper le bateau. C'est la poutre arrière. C'est bon, c'est gagné ! Je me hisse sur le filet sans même m'en rendre compte, alors que je porte mes bottes, mon gros ciré et quatre couches de polaire. J'entends Éric crier. Il m'appelle. Je tape sur la trappe de survie. Il m'ouvre et je m'engouffre dans la coque centrale. Je suis dedans. Je suis choqué.»

Sous le choc

«Nous jurons tous les deux. "Putain, j'ai failli me noyer bordel !". Je suis choqué. "Putain de merde, on a retourné le bateau", dit Éric. Choqué aussi. Nous déclenchons la balise de détresse. Nous attrapons le container de survie pour appeler la direction de course et les informer de notre situation. Le bateau est à moitié rempli d'eau, de gazole, de nourriture explosée partout. Les vagues font des geysers autour de la descente. Nous essayons de la fermer pour étanchéifier un peu notre habitacle. Après quelques échanges avec la direction de course, et de nombreux entre nous, nous décidons de passer la nuit dans la coque retournée. De toute façon, impossible de tenter une opération de secours de nuit dans ces conditions de mer et de vent. Il est à peine 23h00, la nuit va être très longue... J'ai mal au dos. J'ai mal aux cervicales. J'essaie de trouver le sommeil. Impossible.»

Film noir

«Je me refais le film sans cesse. Plus exactement, deux films passent. Le premier interroge la situation. Comment en sommes-nous arrivés à chavirer, alors que nous avions mis la sécurité en tête de nos priorités ? Nous naviguions très prudemment, trop peut-être même pendant ces trois premiers jours de course, et là, en l'espace d'une fraction de seconde, nous voilà à l'envers. Le second film est bien plus noir. Effrayant. Macabre. Le second film, c'est celui de ma sortie du filet. Plus il repasse, plus je réalise qu'il y avait 9 chances sur 10 pour que ça se passe mal. Prendre le bateau sur la tête, être assommé. Rester coincé dans des écoutes. Partir dans la mauvaise direction. Lâcher le bateau. Me retrouver à nager dans la nuit au milieu l'Atlantique. J'ai eu de la chance. Un joker. Ça s'appelle un joker. Je viens d'en griller un. Je lance cette phrase à Éric. Il ne dément pas. Je pense à ma famille. J'essaie de trouver un sens à tout cela. Quel est le message ? Dois-je passer à autre chose ? Est-ce simplement "normal" dans une vie de skipper ? Mes pensées me laissent peu de répit.»

Récupérés en pleine mer

«Soudain, j'aperçois de la lumière dehors. Nous attrapons la VHF dans le container de survie pour appeler le cargo. Il est là. Tout près. J'essaie de sortir la tête pour leur faire des signes. Nous parvenons à les joindre. Ils passeront la nuit à nos côtés. Nous convenons de nous appeler toutes les deux heures seulement, car notre batterie VHF est faible. Il est deux heures du matin. Il devrait faire jour dans 5 à 6 heures...Il est 08h00. L'opération de sauvetage est lancée. En accord avec le cargo nous sortons sur les filets et voyons apparaître un canote ridicule avec trois hommes à son bord, poussé par un moteur minuscule. Ils parviennent à peine à étaler le vent et la mer. Je me dis "Mon dieu, c'est une blague. Bordel, on n'est pas encore sorti d'affaire." Après vingt bonnes minutes à lutter contre le vent et la mer, ils arrivent à proximité du trimaran. Nous leur lançons une amarre, puis parvenons à sauter à bord. Et nous voilà donc reparti, à cinq, dans cette coquille de noix, ballotée par des vagues de plus de trois mètres et un vent fort. Nous approchons péniblement du bord du cargo. C'est à ce moment-là que les choses sérieuses commencent. Il va falloir grimper à bord sans se faire broyer par le mastodonte. Nous nous y reprenons à plusieurs fois pour amarrer le radeau malgré toute la bonne volonté de l'équipage philippin. Le matériel est sommaire et vétuste. Cela n'aide pas. La première amarre cède, le radeau s'écrase sur la coque. Nous manquons de nous retourner. Nous passons à quelques mètres seulement des hélices. Le moteur cale. Seconde tentative, nous agrippons des sangles. Ça y est, nous sommes amarrés. Je me jette sur l'échelle de cordes. Éric m'emboite le pas. Nous sommes à bord, sains et saufs. Je n'y crois pas. J'ai les larmes aux yeux.»

Transfert

«Après quelques heures à peine de repos sur ce cargo entourés d'un équipage accueillant autant qu'amusant, on nous signifie que nous allons être transférés sur un navire de guerre en pleine mer. Après des au-revoir chaleureux au commandant et à tout son équipage, nous revoilà en tenue de gala, pour un nouveau tour de manège ! Cette fois-ci, tout se passe très vite, dans la sérénité et le professionnalisme militaire. La froideur aussi est de mise. Nous embarquons à bord de la frégate. Personne ne nous salue. Nous peinons même à savoir que faire et où aller. Finalement, un quartier-maître nous indique une cabine qui nous sera attribuée et des douches. Il promet de revenir nous voir. Nous attendons en vain. Nous nous aventurons dans le navire, trouvons la salle de repos ou plutôt le réfectoire télévisé, nous nous asseyons là dans l'indifférence générale.»

Enfin à terre

«Au matin, nous atteignons enfin les Açores. Nous sommes accueillis en grandes pompes par l'amiral. Dans un hôtel douillet du centre de Ponta Delgada, je me reconnecte enfin au monde terrien et découvre avec émotions les messages de soutien et de tendresse de la famille et des proches. Je vais rester quelques jours sur l'île pour décompresser. Merci à tous les gens qui ont oeuvré dans l'ombre dans ces 48 heures particulièrement complexes, en particulier Thibaut Georges, le patron de Drekan Groupe qui met d'ores et déjà tout en oeuvre pour sauver le bateau.»

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