Shootings

Guillaume Néry fait la cover de Sport & Style

Recordman du monde tous azimuts, l'apnéiste Guillaume Néry fait la une de notre dernier numéro. Rencontre à Villefranche-sur-Mer. Entre terre et mer.

Tous sports - Shootings - Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu et Emma Carles

Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu et Emma Carles

Le matin, tôt. Un soleil pâle comme une voile se calfeutre sous un fragile plafond nuageux. Ses rayons caressent les roches blanc calcaire de la pointe des Sans-Culottes, non loin de Villefranche-sur-Mer. La mer est belle comme un baiser, d'un gris doux et ensorcelant. Ce n'est pas encore l'été, et pourtant déjà la fin du printemps. Un entre-deux. Entre terre et mer, à mi-chemin entre la vie et l'envie. Il n'est pas encore 7 heures du matin. Lui est parti de Nice, pour arriver en paddle sur ses rochers chéris où nous l'attendons. Il est pour une fois sur l'eau, pas dessous. Silhouette christique, droite comme un phare, jouant avec sa pagaie comme un roi avec son sceptre. Un roi presque nu, beau comme un dieu grec.

Il nous invite ici, dans son royaume intime, là où il aime plonger, dans cette Méditerranée aux tombants vertigineux, là où il aspire toujours à mieux. Guillaume Néry n'est pas seulement l'apnéiste le plus talentueux du monde, il est aussi - et surtout - le prototype du champion contemporain intellectualisant sa pratique pour dépasser les valeurs de l'ancien monde, celles de la course aux records. C'est sans aucun doute pour cette raison que la manufacture horlogère Panerai l'a choisi pour incarner ses liens historiques avec la mer. La mer, la mère, maintenant.

Nous avons eu la chance de plonger avec vous au large de Villefranche-sur-Mer. Et nous avons retenu l'une de vos remarques : Ce qui compte, ce n'est pas là où on va, mais là où l'on est. Cela ressemble à un adage qui pourrait être une devise, un choix de vie. C'est ça ?

Pendant la plongée, j'ai une petite manie, comme un mantra, que je me répète constamment. C'est une phrase importante pour moi quand je me prépare, quand je respire, quand je plonge. C'est d'être « ici et maintenant ». Ici et maintenant, cela veut dire essayer de rester sur le moment, autant dans l'espace que dans le temps, et surtout ne pas focaliser sur la projection de ce qui va arriver. Cela paraît simple mais c'est très difficile d'y arriver. On est souvent dans la projection d'un futur qui n'existe pas encore et qui est forcément une source d'angoisse parce que c'est l'inconnu.

C'est une gymnastique que vous vous imposez tous les jours ?

Ce n'est même pas le fait de m'imposer quelque chose. Pratiquer l'apnée me confronte à cette réalité, m'amène sans y penser à vivre cette expérience-là, cet ici et maintenant qui s'impose de lui-même. Du coup, j'essaie de prendre tout ce que je vis sous l'eau et de prolonger l'expérience dans ma vie terrestre.

Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu et Emma Carles
Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu et Emma Carles

Vous parlez du présent, un peu du futur, rarement du passé. Comment s'est passée votre première fois en tant qu'apnéiste ? Y a-t-il eu un déclic ?

Complètement, oui. Il y a eu un déclic qui n'a fait que réveiller un sentiment qui devait être en sommeil depuis tout petit. Mes parents m'ont donné une éducation très proche de la nature, dans l'effort, le lien aux grands espaces. Nous faisions beaucoup de montagne en famille : des sommets à gravir, du vélo, beaucoup de vélo. Enfant, c'est comme ça que j'ai compris que les sommets se gravissaient par étapes, progressivement. Mes parents m'ont inculqué le désir du dépassement de soi, de l'effort, le goût de l'inconnu aussi. Car monter au sommet d'une montagne, c'est découvrir ce qu'il y a derrière, de nouveaux paysages, un nouveau monde. J'adorais ça. Grimper, c'était aller chercher une forme d'inconnu. Et puis, je rêvais. Jeune, j'ai très peu voyagé, mes parents n'avaient pas d'argent. Du coup, je rêvais devant des cartes et des atlas, je m'imaginais être un explorateur qui partait à l'aventure, seul, à pied, pour découvrir des contrées totalement inconnues. Cet univers perso, ces envies d'explorations, elles étaient là, enfouies au fond de moi. Je lisais Tintin, j'adorais ses aventures, le trésor de Rackham le Rouge, quand je le voyais descendre au fond des mers avec son sous-marin. Tout ça a créé un terreau fertile. Et puis, tous les étés, on plongeait. Avec mon père, on allait à la mer et moi, ce que j'aimais faire, c'était prendre un masque et aller ramasser des coquillages. C'était ma petite aventure à moi.

La mer, la montagne. Vous montez, vous descendez. Tout n'est que verticalité finalement chez vous. Le nouveau monde, il est en bas ?

Absolument. C'est le dernier endroit totalement inexploré qui reste encore à découvrir. On a cartographié avec une grande précision les surfaces de la Lune et de Mars. En revanche, les grandes profondeurs conservent leurs mystères. Il pourrait y avoir des centaines, des milliers d'espèces vivantes que nous ne connaissons pas encore. C'est fascinant de se dire qu'on est sur un petit bout de caillou en orbite au milieu de nulle part, qu'on a réussi à avoir plein de données sur tout ce qui se passe assez loin de nous mais que, là où l'on est, il y a encore une grande part d'inconnu.

La base de votre réflexion est à la fois scientifique et philosophique...

Je n'ai pas la prétention d'aller si loin. Quand vous regardez les zones réellement inconnues sur une échelle de profondeur, on parle de plusieurs milliers de mètres. Moi, je joue dans les cent mètres. Ce n'est rien, je ne suis qu'un petit têtard qui barbotte à la surface. Je ne me revendique pas comme quelqu'un qui va découvrir de nouvelles choses sous l'eau, qui va apporter des réponses. En revanche, ce qui m'intéresse vraiment, c'est d'explorer ce rapport que l'homme a avec l'eau. Ce lien très fort à base de fascination, d'attrait mais aussi de peur. Le fond des océans cristallise toutes les peurs des hommes, à commencer par celle des monstres marins.

Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu et Emma Carles
Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu et Emma Carles

Avez-vous déjà eu très peur sous l'eau ?

(Long silence) Je n'ai jamais eu peur de ce qui pouvait exister sous l'eau, la peur que peuvent avoir plein de gens ; des requins, des bêtes sauvages, des attaques... En revanche, la peur de savoir que je suis dans une zone extrême, aux frontières des limites de mes propres capacités, oui, elle existe. Elle est importante, cette peur. Il faut qu'elle soit là parce que c'est aussi elle qui nous préserve, qui nous permet d'être à l'écoute, en pleine conscience de ce qu'on réalise. Il faut l'écouter.

Sous l'eau, que recherchez-vous ? Une forme d'extase ?

Je crois beaucoup dans les expériences qui permettent de sortir de nos zones de confort, quand on met l'organisme en difficulté. J'ai fait des expériences de jeûnes, certaines pendant une semaine. Et c'était extraordinaire. En fait, ce que je trouve passionnant dans ces moments - que ce soit pour le jeûne ou la privation d'air, l'apnée donc -, quand on provoque notre corps sur ces terrains-là, on vit des expériences spirituelles exceptionnelles.

C'est ce que vous recherchez finalement ?

Oui, à la base, c'est une expérience du corps mais elle se transforme en vrai tête-à-tête avec soi-même. Quand le corps est en survie, il est obligé de s'adapter, de se transformer. Et cela fait voler en éclats toutes nos idées reçues, toutes ces petites voix (« je n'y arriverai pas », « c'est trop dur », « j'ai mal, j'ai peur ») qui résonnent en chacun de nous pour un oui ou pour un non. Ces petites voix sont les pires ennemies des expériences brutes que l'on peut vivre. Quand on est exposé à des situations un peu extrêmes, à un moment donné, on ne peut plus penser à tout ça, on n'entend plus ces voix car on est en mode survie. On se confronte alors à l'instant présent, on y est obligé. Ici et maintenant.

La compétition, pour vous, c'est vraiment terminé ?

Non, j'arrête la quête des records, c'est différent. Dans quelques semaines, je vais m'aligner à une compétition mais je la prendrai comme une expérience. Je vais descendre en profondeur, sans combinaison, en maillot de bain. Au fond, l'eau sera très froide. À Tahiti, quand l'eau est à 20 degrés, tout le monde peut le faire. En Méditerranée, dès 30 mètres, l'eau est déjà glacée. On le sent en combi, alors sans... En maillot de bain, ce sera un véritable travail de contrôle sur les liens entre le corps et l'esprit, car ces liens-là sont incessants. Les allers-retours sont constants. Comment gérer toutes les informations reçues (le chaud, le froid, l'eau, la vitesse, la pression), ce que ça va impacter au niveau du corps et comment le mental va l'interpréter. L'idée est d'harmoniser l'ensemble, créer une unité. Pour moi, une apnée parfaite c'est quand tout est en symbiose. Et j'ai la chance de le ressentir de plus en plus souvent. C'est le flow, l'état de grâce, mon esprit se prédispose, d'une certaine manière, à le recevoir.

Des projets ?

Oui, je prépare des projets d'exploration, notamment en Antarctique, pour plonger dans la nature brute, sauvage. Sous la glace.

Quelle a été votre dernière expérience à ce niveau ?

En Finlande. J'ai l'habitude de me baigner en hiver à Nice, dans des eaux froides, mais c'est gérable. En Finlande, je me suis baigné dans une eau à 2 degrés, sous la glace, en maillot de bain. Et là, je ne vous raconte même pas ! Toutes les pensées me sont passées par la tête : ce n'est pas possible, je vais souffrir, ça va être atroce... Encore ces voix ! Eh bien non, je n'ai pas souffert. Le mental, tout est là.

Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu
Photo : Pascale Arnaud / Stylisme : Clémence Cahu

Vous êtes semble-t-il en recherche perpétuelle de nouvelles sensations. Quand vous chassiez les records, c'était aussi le cas ? Qu'est-ce-qui primait ? Les émotions expérimentales ou récupérer la plaque au plus profond ?

Au-delà du sport, pour moi cela a toujours été de l'ordre de l'expérience. Évidemment, il y avait l'adrénaline de la compétition, mais je ne pouvais pas aller chercher la plaque s'il n'y avait pas d'expérience derrière. Je ne pouvais pas uniquement me focaliser sur les enjeux sportifs. Je n'aurais pas pu m'épanouir complètement dans un sport classique. L'apnée va clairement au-delà de ça : c'est simple, on emmène l'organisme dans une zone qui n'est pas la sienne et on voit quelles sont ses limites d'adaptation. C'est de l'expérimentation. Aller chercher l'intimité entre l'eau et le corps, c'est beau.

L'apnée est aussi une discipline simple : celui qui descend le plus profond à la seule force des palmes. Dans l'optique de Paris 2024, cela pourrait devenir un sport de démonstration olympique, non ?

Manifestement, c'est en discussion, mais c'est lié au nombre de licenciés, à l'attrait médiatique potentiel, etc. Moi, je ne suis pas trop dans ce circuit-là.

Vous faites désormais équipe avec l'horloger Panerai dont les liens historiques sont très forts avec les plongeurs. Le calcul du temps est-il différent sous l'eau ?

En plongée, l'expérience du temps change. Je vis ce moment d'immersion comme une parenthèse mais je ne suis pas pour autant déconnecté. Au contraire, immergé, je suis extrêmement connecté. J'arrive à ressentir le temps que je passe dans l'eau. Quand je suis bien entraîné, je le sais quasiment à la seconde près. C'est incroyable car ça sort presque tout seul sans calcul, notamment lors de ma plongée la plus profonde à 126 mètres avant l'accident (en septembre 2015, lors de la pré-compétition des championnats du monde à Chypre, Guillaume Néry a fait une syncope à cause d'une erreur des organisateurs qui s'étaient trompés de 10 mètres dans le marquage. Il pensait avoir plongé à 129 mètres mais était en fait à 139 - ndlr). J'avais dit avant à mon équipe : je vais faire la descente en 1'49'' et la plongée va durer 3'19''. C'était à la seconde près. Et ça, ce n'est possible que quand je suis super entraîné. Je ne fais confiance qu'à mon horloge personnelle en plongée. Tout ce qui est en rapport avec le temps m'intéresse et m'interpelle. C'est aussi pour ça que je suis passionné de photographie. Car la photo, c'est figer le temps, capter un moment présent. L'apnée, c'est comme bloquer un instant entre une inspiration et une expiration. Clic-clac.

On vous dit passionné par les théories du physicien Carlo Rovelli...

Oui, j'ai lu avec avidité son livre, L'Ordre du temps. Pour résumer, il faut savoir que le temps ne se déroule pas de la même manière en tout point de l'espace. Plus tu descends vers le centre de la Terre, plus le temps est long. Évidemment, personne ne peut le ressentir, c'est du milliardième de milliardième de nanoseconde. Sous l'eau, on peut imaginer parfois que le temps s'arrête.

Une plongée réussie est-elle forcément une belle plongée ?

Oui. J'ai toujours été fasciné par l'esthétisme de l'homme en plongée. Enfant, j'ai vu Umberto Pelizzari sous l'eau. Et j'ai trouvé ça beau. Cela a été un déclic. Car il faut être beau. Quand tu recherches la grâce, la beauté, l'élégance, tu es dans l'économie d'énergie, la justesse. Et pour moi, c'est ça la beauté.

Si vous deviez choisir : l'eau ou la terre ?

Je sais que mon environnement est sur terre. Je ne suis pas un homme-poisson. Quand je me glisse dans mon lit le soir, je suis heureux. Mais quand je suis dans l'eau, il y a un truc qui se réveille. Je sais que mon lieu d'expression, ma place sur cette planète est de vivre des expériences dans l'eau, sous l'eau.

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