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Bertrand Bonello : «N'oublions pas Oleg Sentsov»

Grand fan de foot, le réalisateur de «Saint Laurent» se mobilise, avec d'autres, pour que le sort du cinéaste ukrainien, emprisonné en Russie, ne soit pas occulté pendant le Mondial.

Football - Médias - Bertrand Bonello lors du dernier Festival de Cannes.  (Chen Yichen/maxppp)

Bertrand Bonello lors du dernier Festival de Cannes.  (Chen Yichen/maxppp)

Un réalisateur de cinéma qui cite spontanément comme footballeurs favoris le plutôt attendu (et de bon goût) Andrés Iniesta et le beaucoup moins prévisible Michel Joly, capitaine valeureux de l'OGC Nice de 1982 à 1985, ne peut pas être soupçonné d'être un Footix intello ou un opportuniste qui se sert de la Coupe du monde pour avant tout soutenir sa cause. Né à Nice, résidant une partie de l'année à Barcelone, Bertrand Bonello (49 ans) a notamment réalisé l'Apollonide (2011), Saint Laurent (2014) et Nocturama (2016). Avec près de 150 autres metteurs en scène français, dont Jacques Audiard, Bertrand Tavernier, Michel Hazanavicius ou Céline Sciamma, il a rédigé une pétition (sur le site de la Société de réalisateurs de films, la-srf.fr), qui demande la libération du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov (41 ans), emprisonné en Russie et en grève de la faim depuis cinquante-cinq jours.

«Comment suivez-vous cette Coupe du monde ? En simple fan de foot, en réalisateur ou en militant des droits de l'homme ?
Une Coupe du monde de football en Russie, comme dans quatre ans au Qatar, c'est du plaisir footballistique, mais ça raconte aussi autre chose que du sport. Emmanuel Macron a dit qu'il se rendrait mardi à Saint-Pétersbourg pour la demi-finale France-Belgique, et il est impensable pour nous qu'il assiste au match sans évoquer le cas d'Oleg Sentsov. Ce cinéaste ukrainien, militant du Maïdan (partisan d'une Ukraine pro-européenne), a été condamné à vingt ans de prison pour complicité de terrorisme à l'issue d'un procès truqué. Il est en grève de la faim depuis le 14 mai. Le temps passe, l'angoisse monte. Ce serait dramatique et absurde que Sentsov meure un jour de victoire de l'équipe de France.

En 1978, des intellectuels français comme Yves Montand, Simone Signoret ou Bernard-Henri Lévy avaient demandé le boycott de la Coupe du monde organisée en Argentine par la dictature du général Videla. Vous n'avez jamais été dans cette démarche-là ?
Demander le boycott, c'est utopique. Une Coupe du monde ne va pas être annulée parce que des intellectuels l'ont demandé. Mieux vaut chercher à profiter de la situation, et se montrer plus constructif. Alors oui aux Bleus et au beau jeu, mais le football peut aussi servir la diplomatie et les droits de l'homme. N'oublions pas Oleg Sentsov.

Le football a longtemps été snobé par les intellectuels français. On a l'impression qu'il l'est moins maintenant...
Notre métier de réalisateur de films, je le trouve assez proche de celui d'entraîneur. La mise en scène, c'est une forme de mise en place tactique, la relation psychologique que j'ai avec les acteurs, un entraîneur possède à peu près la même avec les joueurs. Les enjeux d'argent, de contrôle avec mes producteurs, l'entraîneur les aura aussi avec ses dirigeants. D'ailleurs, sur mon dernier film, Nocturama, j'avais un carton rouge, un carton jaune dans la poche et un sifflet à la bouche. Je travaillais avec des ados, des post-ados et je voulais avoir une forme d'autorité qui ne soit pas bêtement paternelle mais plutôt ludique. Un acteur qui mâche un chewing-gum pendant une prise : carton jaune ! Un portable qui sonne : carton rouge, exclu du plan ! J'ai adoré et je vais garder mes cartons et mon sifflet sur mon prochain film.

«Une Coupe du monde ne va pas être annulée parce que des intellectuels l'ont demandé»

Envisagez-vous d'utiliser le VAR en cas de contestation ?
Non, non, je veux rester le seul patron !

En tant que réalisateur et fan de foot, que pensez-vous du VAR ?
Au tennis, l'arbitrage vidéo, c'est très facile : la balle est dans le court ou elle n'y est pas. Au football, le VAR était censé tuer l'interprétation, et en fait pas du tout. Malgré toutes les caméras autour du terrain, les ralentis de plus en plus précis, au bout de cinq visionnages, tout le monde est à peu près d'accord pour dire, par exemple, que la main du joueur a touché le ballon, mais il y a toujours ceux qui pensent que c'était volontaire, que ça méritait penalty, et ceux qui pensent exactement le contraire. On arrive à mieux voir, mais toujours pas à savoir. En revanche, l'image du temps suspendu quand l'arbitre se déplace vers la bulle en bord de terrain et se trouve seul face à l'écran, pour prendre une décision, devant des centaines de millions de téléspectateurs, en termes de mise en scène, c'est vraiment très fort. Sans oublier le split screen (écran partagé) qui nous montre le "bureau des arbitres", ces types concentrés sur dix-huit écrans, j'adore ! Au suspense initial du match, le VAR en ajoute un autre, celui de l'attente de la décision qui peut complètement renverser le scénario. Les joueurs fêtent déjà leur but, et il est annulé. A contrario, ils continuent à jouer et l'arbitre arrête tout et laisse espérer un but. Le VAR est meilleur scénariste que réalisateur.

«Si Macron profite de son déplacement en Russie pour négocier le sort d'Oleg Sentsov avec Poutine, je trouve ça bien»

Est-ce que vous pourriez tourner un film sur le football ?
J'aurais adoré réaliser un documentaire sur Guardiola. Nous l'avons contacté avant sa troisième saison au Barça. Il a hésité parce qu'il aime beaucoup le cinéma, mais il est tellement dingue, obsédé par son métier d'entraîneur qu'il avait peur d'être embarrassé, gêné par notre présence. Je voulais le suivre d'août à mai sans filmer rien d'autre que lui : l'entraîneur comme objet central du désir d'un film. Pendant les matches, je n'aurais filmé que son visage. Je voulais retrouver ce que j'ai tant aimé dans le livre de David Peace Rouge ou mort(Payot et rivages, 2014) sur Bill Shankly, l'entraîneur mythique de Liverpool. Peace raconte comment, après le match, Shankly rentre chez lui, dîne avec sa femme, elle va se coucher et lui reste à table à inventer de nouvelles tactiques de jeu avec la salière et le poivrier ! J'adore ce côté obsessionnel, hypnotique des matches qui se répètent, de toute une vie qui tourne autour du football. Peace a aussi expliqué qu'en écrivant cette biographie de Shankly il avait voulu écrire un grand roman socialiste. Le socialisme, pour lui, c'est le collectif ; et le collectif, c'est le football.

Avec Guardiola, vous auriez pu réaliser votre grand film socialiste ?
Pour raconter un collectif, oui, mais la politique, pour Guardiola, c'est essentiellement l'indépendance de la Catalogne. Un combat qui n'est pas forcément le mien.

On en revient à football et politique...
Si Macron profite de son déplacement en Russie pour négocier le sort d'Oleg Sentsov avec Poutine, je trouve ça bien, mais quand un club comme le Barça ou un entraîneur comme Guardiola affichent leur engagement pour l'indépendance de la Catalogne, je suis plus partagé. Je ne nie pas que l'identité catalane soit très forte, mais il y a aussi une dimension économique qui me dérange quand j'entends certains indépendantistes dire, par exemple, qu'ils ne veulent plus payer pour le paysan sévillan.

Donc, vous êtes pour le mélange football et politique, à condition que la cause défendue soit aussi la vôtre ?
J'assume totalement ma mauvaise foi (sourire) ! »

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