Sports extrêmes

Du sport extrême en Arabie Saoudite : des riders tatoués au pays des ultra-conservateurs

C'est une grande première dans l'histoire d'un des pays les plus fermés du monde. Djeddah, la 2e ville d'Arabie Saoudite, accueillait fin mars un événement de lancement du FISE, le festival international des sports extrêmes. Plongée dans une rencontre improbable entre des athlètes exubérants et des ultra-conservateurs au coeur du Royaume de la mer Rouge.

Tous sports - Frédéric Le Ruyet - Le choc des cultures a eu lieu en Arabie Saoudite, lors du FISE de Djeddah.   (FISE/D.R)

Le choc des cultures a eu lieu en Arabie Saoudite, lors du FISE de Djeddah.  (FISE/D.R)

Il est 16h dans l'après-midi de Djeddah. Le soleil frappe fort sur le front de mer de la ville des bords de la mer Rouge. Les athlètes cherchent désespérément un peu d'ombre. L'Arabie Saoudite ne serait-elle qu'un désert zébré de voies rapides et parsemé de buildings climatisés ? C'est réducteur. Mais pas si loin de la réalité. « Pas une seule rivière dans tout le pays », témoigne une des rares femmes saoudiennes qui aura eu l'audace de nous parler.

Il est 16h dans l'après-midi saoudienne et les 35°C qu'affiche le thermomètre n'ont pas découragé les neuf finalistes de la compétition de BMX flat de cet événement de lancement du FISE en Arabie Saoudite. Ils suent sous leurs casquettes. Mais ils s'évertuent néanmoins à faire crisser leurs pneus sur le bitume. Malheureusement, la chaleur semble avoir freiné les spectateurs. Ils sont les grands absents de cette finale du « flat ». Le flamboyant Matthias Dandois a beau sortir le run parfait et remporter sans contestation possible cette première grande rencontre internationale de la saison, bien rares sont les applaudissements. C'est un des grands enseignements de ce premier rendez-vous du FISE à Djeddah : les Saoudiens sortent la nuit.

Il y avait peu de spectateurs présents autour de Matthias Dandois lorsque ce dernier dansait sur son vélo. ( FISE/D.R)
Il y avait peu de spectateurs présents autour de Matthias Dandois lorsque ce dernier dansait sur son vélo. ( FISE/D.R)

Trois heures plus tard, avec la nuit tombante, l'air devient respirable. Et petit à petit, le front de mer se remplit de jeunes gens en polos haut de gamme et de jeunes femmes en abaya, cette tunique noire et ample que toute femme est contrainte de porter dans ce pays du Golfe. L'ambiance se réchauffera à mesure que la brise rafraîchira l'atmosphère. Des applaudissements, quelques hourras pour répondre aux harangues des riders tatoués. Et seules les dernières prières de la journée, plongeant le site de compétition dans un silence de cathédrale, micro et sono éteints, nous rappellerons qu'il y a, ici, des règles avec lesquelles on ne transige pas. Même lorsque certains des meilleurs riders de la planète sont en démonstration.

Ici, nous sommes en Arabie Saoudite. Un des pays les plus fermés du monde qui n'accorde pas de visa touristique si ce n'est aux prétendants au hadj, le pèlerinage vers la ville sainte de la Mecque. Un état séculaire soumettant sa population à la charia et lui imposant un islam parmi les plus rigoristes au monde. Précisions hors contexte dans un article sur les sports extrêmes ? Pas le moins du monde : l'Arabie Saoudite affirme à qui veut bien l'entendre une volonté progressiste, soutenue par un impératif de développement vers l'après-pétrole. La fameuse Vision 2030. Et cette politique de développement est à l'origine de l'organisation du FISE à Djeddah.

« La Vision 2030 est une stratégie lancée en 2015 pour le développement de notre pays. Le Prince héritier Mohammed ben Salmane Al Saoud a fixé un certain nombre d'étapes à franchir et de caps à atteindre d'ici 2030 », explique dans un anglais parfait l'élégant Prince Abdulaziz Bin Turki, vice-président de la « Général Sport Autorithy », l'équivalent du Ministère des sports au Royaume de la mer Rouge. « Dans cet effort, nous voulons encourager notre population à pratiquer plus d'activités sportives. Nous avons réalisé une étude en 2015 affirmant que 13 % de la population saoudienne pratiquait une activité physique au moins 30 minutes par semaine. Nous souhaitons augmenter ce ratio. Pour cela, nous devons nous ouvrir à d'autres sports (principalement le football à ce jour, ndlr). Et pour éduquer la population à de nouvelles activités, nous devons accueillir des compétitions d'un nouveau genre et nous ouvrir aux ambassadeurs de ces sports. »

En BMX, le spectacle était à la hauteur à la tombée de la nuit.  (FISE/D.R)
En BMX, le spectacle était à la hauteur à la tombée de la nuit.  (FISE/D.R)

Ultra-conservateurs VS riders tatoués

Comble de l'audace : après deux premiers essais sur des rencontres internationales d'échecs et de jeux de cartes, voilà que les ultra-conservateurs en « qamis » et « shemags » (la tenue traditionnelle saoudienne) font le grand écart et convient les athlètes les plus transgressifs qu'ils soient : des riders. Hip hop dans le casque, démarche nonchalante, messages incisifs en lettres gothiques sur les t-shirts, oreilles trouées, cheveux décolorés et tatouages de la base du cou jusqu'au bout des doigts de pieds. Les punks des temps modernes. Le choc culturel est saisissant.

Mais il paraît que le sport est une forme de langage universel. Et c'est l'amplitude monstrueuse des tricks des freestylers en BMX qui soulèvera le public et créera ce lien quasi-inconcevable entre des ultra-conservateurs et des riders tatoués. Les Saoudiens exultent quand la légende Daniel Dhers sort un backflip en BMX. Une partie du contrat est manifestement remplie pour le FISE Djeddah.

Les femmes, grandes absentes de l'événement

Mais une partie seulement. Car comment, dans un pays si discriminant envers les femmes, organiser une compétition sportive féminine en public ? Ne serait-ce qu'au niveau de la tenue vestimentaire : il est difficilement pensable de faire du BMX en abaya. Conséquence, il n'y avait pas d'athlètes féminines sur les parks de Djeddah. Le FISE est-il arrivé trop tôt dans le processus d'émancipation des femmes en Arabie Saoudite ? Assurément.

Sur la photo finale avec tous les riders, il n'y avait aucune femme.  (Cedric Derodot/D.R)
Sur la photo finale avec tous les riders, il n'y avait aucune femme.  (Cedric Derodot/D.R)

« Nous avons assigné une femme pour être membre du bureau de chacune de nos fédérations sportives, afin d'essayer d'inclure les femmes avec les hommes dans la pratique sportive. Nous devons, bien-sûr, respecter notre culture et nos traditions. Donc nous permettons la pratique sportive aux femmes tout doucement, petit à petit, à certains endroits. Par exemple, nous avons déjà sept équipes nationales féminines qui ont participé à la compétition sportive de la Arab Women Sports Tournament à travers différents sports », poursuit le représentant du Ministère des sports.

Et pourquoi, après des décennies de conservatisme, fournir finalement « cet effort » ? « Parce que nous devons déjà rattraper notre retard face au reste du monde, particulièrement par rapport à nos pays voisins. Il y a une demande de plus en plus forte de notre jeunesse en ce sens, il faut avancer. Partout dans le monde, les gens ont un sentiment très négatif envers l'Arabie Saoudite. On retrouve cela particulièrement dans les médias occidentaux. Ils se concentrent uniquement sur les différences de traitement entre les hommes et les femmes quand ils parlent de notre pays », poursuit le prince.

A tort ? « Nous avons bien certaines particularités, en termes de religion et de tradition, avec lesquelles nous devons composer. Mais regardez autour de vous : on vit normalement ici. 90% des gens sont venus en famille assister à la compétition. Notre but, en commençant à organiser des événements internationaux, est de montrer que nous ne sommes pas si différents. Avec les exemples qu'ont la jeunesse saoudienne aujourd'hui, via les réseaux sociaux ou leurs cursus universitaires à l'étranger, c'est simplement une évolution normale de notre société vers une plus grande ouverture sur le monde. »

Il suffit pourtant de lever le regard pour voir cette fracture. Celle persistante entre les femmes et les hommes non-mariés de ce pays. Devant les parks du FISE Djeddah, un panneaux « Singles », comprendre les hommes célibataires, et un autre « Families », comprendre les femmes et les familles, séparent la population en deux groupes hermétiques. Il en va de même dans la plupart des espaces de la sphère publique, les cafés, les salles de sport... Et à ceux qui se seraient égarés, il ne se passe pas cinq minutes avant qu'un membre de la sécurité ne vienne les rappeler à l'ordre et les placer du bon côté de la « ligne ».

Ici, les panneaux « Singles » et Families » sont bien visibles aux abords du skatepark.  (FISE/D.R)
Ici, les panneaux « Singles » et Families » sont bien visibles aux abords du skatepark.  (FISE/D.R)

Des signes de progrès

Mais il y a bien une petite brise de progrès qui souffle sur l'Arabie Saoudite. « C'est beaucoup plus ouvert qu'avant », confirme Marc, un Français expatrié qui fait de la maintenance sur des chantiers navals à Djeddah, le plus grand port du Moyen-Orient. « Les moeurs s'assouplissent, c'est clair. » Un rider en short et aux jambes tatouées passe, Marc rebondit. « Ça, il y a encore un ou deux ans, ça ne passait pas. Et un événement comme ça, avec ces riders hyper démonstratifs et des Saoudiens qui les applaudissent, c'était impensable. Même avec les femmes, on voit des évolutions : elles ont de plus en plus de droits et les moeurs s'assouplissent. Alors certes, il y a encore pas mal de chemin à parcourir. Mais cela va dans le bon sens. »

Chacune des compétitions de skateboard, roller et BMX était accompagnée par exemple d'un contest ouvert à tous. Seul le roller a fait le plein, avec plus de 30 inscrits : faut dire qu'il n'y a pas encore de skateparks publics en Arabie Saoudite. « Malheureusement, nous n'avons pas encore de lieux qui permettent la pratique des sports urbains. Mais ce sera la prochaine étape », concède Abdulaziz Bin Turki.

Néanmoins, une fois la nuit tombée, force est de constater que le public s'est bien déplacé en masse sur le site de la compétition. Avec une affluence record, selon l'organisation, pour un premier rendez-vous du FISE : plus de 137 000 personnes se sont réunies sur les trois jours d'épreuves. « Il y a un vrai engouement autour des sports extrêmes ici. Nous le mesurons sur les réseaux sociaux. J'espère que cela va continuer et que cet événement y contribuera », affirme le prince saoudien, qui expliquera ensuite être lui-même passionné de sports extrêmes et fidèle pratiquant de wakeboard et de kitesurf.

Les skateurs ont pris leurs quartiers dans les rues de Djeddah pour quelques sessions... inédites. (FISE/D.R)
Les skateurs ont pris leurs quartiers dans les rues de Djeddah pour quelques sessions... inédites. (FISE/D.R)

Le sport comme axe de développement économique

Qu'on ne s'y trompe pas : il y a bien un enjeu économique de développement touristique qui soutient cette démarche d'ouverture vers la pratique sportive en Arabie Saoudite : « Bien-sûr que nous aimerions pouvoir accueillir à terme des pratiquants étrangers, professionnels et amateurs, dans le pays. Nous avons par exemple de parfaits spots de kitesurf sur la côte. Nous travaillons sur la création d'un « visa sportif » dans le cadre de la « Vision 2030 » et espérons que cela aboutisse pour que tout le monde puisse venir faire du sport ici. Mais attention, ce n'est pas encore effectif », tempère le prince, balancé entre une volonté de progrès évidente et le pragmatisme que lui imposent ses fonctions.

La route vers l'ouverture au monde est encore très longue pour l'Arabie Saoudite. Le FISE Djeddah en est un des reflets. Mais y avancer semble nécessaire pour la gouvernance du pays : pour satisfaire une jeunesse en mal de libertés et pour remplacer les pétrodollars par ceux des touristes du monde entier, faut-il déjà que le pays soit un jour en mesure d'ouvrir un peu plus ses frontières.

tous les commentaires
commenter cet article
Commenter cet article  (Pour commenter, vous devez vous inscrire)

 

Votre commentaire - 500 caractères restants

Votre commentaire sera publié dans les plus brefs délais après modération
En poursuivant votre navigation sur www.lequipe.fr, vous acceptez les CGU ainsi que l'utilisation de cookies et de technologies similaires, y compris celle de partenaires tiers, pour vous proposer des contenus pertinents et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts.
En savoir plus sur les cookies.   Afficher les CGUs.