Ski

Thibaud Duchosal : « La Patagonie, c'est Las Vegas ! »

« The Empire Of Winds » est un film de ski-aventure, dans lequel cinq amis traversent la Patagonie à la recherche de la pente parfaite. Entretien avec Thibaud Duchosal, l'un des trois skieurs qui a pris part à l'aventure.

Ski freeride - Ski freeride - « The Empire Of Winds », voyage en terre inconne.   (« The Empire Of Winds»/D.R)

« The Empire Of Winds », voyage en terre inconne.  (« The Empire Of Winds»/D.R)

Un cadre exceptionnel, des rideurs talentueux, des images époustouflantes. Voilà comment l'on pourrait résumer la bande-annonce de « The Empire Of Winds », dont l'avant-première sera diffusée au mois le 7 juillet 2018 à Chamonix lors de l'Arc'teryx Alpine Academy. Pourtant, avant d'en arriver là, les trois athlètes que sont Thibaud Duchosal, Lucas Swieykowski et Johannes Hoffman ont vécu des moments difficiles.

« Thibaud, pouvez-vous nous expliquer le concept de votre film The Empire Of Winds ?
Cela fait plusieurs années que nous essayons de sortir des sentiers battus, de mettre les skis dans des zones où peu de monde se rend. Nous allons sur un créneau qu'on appelle « ski-aventure ».

La Patagonie est un des terrains de jeu les plus hostiles au monde. Beaucoup de gens vont y skier, mais c'est un territoire tellement immense qu'il nous restait énormément de lieux à explorer.

Quel a été votre itinéraire ?
Nous sommes partis de San Carlos de Bariloche, en Argentine. Nous avons voyagé sur 1500 kilomètres en direction du Sud, pour arriver à El Chalten qui est la Mecque des professionnels de l'alpinisme et de l'escalade. Finalement, ce n'est pas du tout une destination prisée des skieurs, parce qu'il n'y a rien pour le ski.

Sur toute notre aventure, une journée-type représentait 15 heures en extérieur, avec presque dix heures d'approche et d'ascension pour 15 minutes de descente avant de retourner au véhicule. Ce sont d'immenses étendues dépourvues de route, nous sommes au milieu de nulle part. Après avoir laissé la voiture sur un parking, il faut marcher jusqu'au pied des montagnes avant d'entamer notre progression. Sans oublier tout le matériel que l'on porte sur notre dos.

Finalement, la partie « ski » de votre aventure est, en quelques sortes, la récompense ultime après chaque ascension ? 
C'est exactement ça. Nous avons un objectif qui est une montagne, un sommet. Le ski est un moyen de déplacement pour y accéder. La récompense sera la descente d'une face qui fera 1000 mètres mais qui ne durera que très peu de temps par rapport à tous les efforts accomplis pour y accéder.

Aujourd'hui, je me considère plus comme un skieur-aventurier que comme un freerideur. En freeride, il suffit de prendre les remontées mécaniques. Dans notre cas, les moindres virages skis aux pieds se gagnent durement. C'est de l'aventure pure, et c'est ce qui nous plaît : explorer et skier dans des zones où personne n'a mis les pieds.

« Nous sommes des pionniers »

La Patagonie, c'est une région que vous connaissiez bien ? 
Cela fait douze ans désormais que je vais en Argentine tous les étés. Surtout aux alentours de Bariloche, dans un rayon compris entre 100 et 200 kilomètres. J'avais été à El Chalten lors de mon premier séjour en 2006. Je n'y étais pas retourné depuis car je n'étais pas dans la même philosophie de ski-aventure qu'aujourd'hui.

Dans notre dynamique actuelle, nous avions envie de parcourir les 1500 kilomètres et, en route, faire des sommets ou des montagnes qui n'avaient jamais été skiés. Nous sommes en quelque sortes des pionniers, même s'il existe une multitude de sommets jamais skiés en Patagonie, tant la région est étendue.

Pourquoi avoir choisi d'intituler votre film « The Empire Of Winds » ? 
Dans les Andes, il y a ce qu'on appelle le « Vent Blanc ». Ce dernier est lié au fait que les Andes soient un massif limitrophe au Pacifique et à l'Atlantique. Cela crée un vent assez violent, mais nous en étions conscients. En Patagonie, on voit souvent défiler les quatre saisons dans la même journée. On y voit très peu le soleil, et le vent nous accompagne constamment.

A El Chalten, nous avons fait face à des vents que nous n'avions jamais connus auparavant. Des vents très violents qui vous retournent la tente en pleine nuit, alors que vous êtes trois à l'intérieur. Mais nous savions dans quoi nous nous engagions. Nous avons choisi d'appeler le film de la sorte car sur les trois semaines que nous avons passées sur place, le vent a eu un gros impact sur notre aventure.

Avez-vous vécu des moments vraiment difficiles, où vous avez pu lâcher physiquement ou psychologiquement ? 
De toute ma carrière, ça a été le voyage le plus éprouvant. Nos journées duraient entre 11 et 16 heures d'efforts pour très peu de ski, voire aucune séquence ne pouvant être filmée à cause des conditions météorologiques changeantes. 

La nuit, lorsque l'on dort en tente ou en bivouac, on ne récupère pas beaucoup. Trois semaines en pleine montagne, avec des journées longues et éprouvantes, une météo la plupart du temps exécrable... Je me suis parfois senti lessivé. Dans un sens, cela nous a démoralisés parce que nous ne voyions pas le bout du tunnel. Mais d'un autre côté, c'était notre lueur d'espoir : se dire que nous finirions par avoir une journée de beau temps pendant 15 heures, à pouvoir tourner des belles images.

La Patagonie, c'est Las Vegas ! J'aime comparer ces deux lieux : A Vegas, tu arrives les poches pleines, tu es plein d'espoir en te disant que tu vas avoir le jackpot et 99% du temps, tu repars à poil. En Patagonie, tu peux passer plusieurs années sur place sans jamais avoir la journée parfaite.

Au-delà de la performance sportive, « The Empire Of Winds » est également une expérience humaine... 
Absolument. Nous étions 24 heures sur 24 ensemble, trois athlètes, un photographe et un vidéaste. Nous nous répartissions les tâches. Nous étions en autonomie la plus complète. Nous avons appris à rationner notre nourriture, à nous entraider, à faire attention à l'autre... Au cours de diverses péripéties que nous avons vécues, nous avons pu voir une véritable solidarité de groupe se développer. Il y avait un esprit particulier. C'était une expérience très enrichissante sur le plan humain.

Quand l'aventure se mue en expérience humaine.  (« The Empire Of Winds»/D.R)
Quand l'aventure se mue en expérience humaine.  (« The Empire Of Winds»/D.R)

Quel est votre meilleur et votre pire souvenir de ce tournage ? 
Mon meilleur souvenir est également mon pire. Il y a une montagne près d'El Chalten, qui s'appelle Cerro Creston et qui est magnifique. C'est un énorme triangle qu'on voit de loin, une face énorme qui surplombe une lande glaciaire... C'est la montagne de rêve, en quelques sortes.

Le premier jour où nous sommes arrivés à El Chalten, le temps était au beau fixe, assez calme et nous avons pu monter jusqu'au sommet. Malheureusement, entre temps la météo s'est détériorée, et nous avons skié comme nous avons pu. A El Chalten, les mauvaises conditions s'étaient enchaînées et nous n'avions jamais pu faire l'image de rêve que nous souhaitions.

C'est pour cela que le Cerro Creston était notre dernière chance. Nous avions tout misé dessus. Et on a failli y rester, tous les trois. Une énorme avalanche s'est déclenchée lors de l'ascension, et toute la face est descendue sur un mètre de haut, 600 mètres de large... C'était gigantesque. Cerro Creston résume parfaitement notre meilleure et pire expérience du voyage. »

tous les commentaires
commenter cet article
Commenter cet article  (Pour commenter, vous devez vous inscrire)

 

Votre commentaire - 500 caractères restants

Votre commentaire sera publié dans les plus brefs délais après modération
En poursuivant votre navigation sur www.lequipe.fr, vous acceptez les CGU ainsi que l'utilisation de cookies et de technologies similaires, y compris celle de partenaires tiers, pour vous proposer des contenus pertinents et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts.
En savoir plus sur les cookies.   Afficher les CGUs.